Les identités multiples de Karimouche

Karimouche mêle électro et musique orientale dans son nouvel album "Folies berbères". © Tijana Pakic

Avec son 3e disque, Folies Berbères, entre électro et musique orientale, la chanteuse et comédienne Karimouche continue d'utiliser ses armes fatales : l'humour, la gouaille, le panache, la poésie ! Autant d'atouts qu'elle met au service des causes qu'elle défend : la préservation de l'environnement, la lutte contre le machisme, le racisme et les identités multiples. 

Quand Karimouche vous parle, elle traverse des émotions en feu d'artifice. Elle se marre, pousse des coups de gueule, fait des blagues pour donner du poids à son propos, incarne des personnages pour préciser sa pensée, pousse la chansonnette avec gouaille, émaille son discours de mots arabes et d'argot, joue le mélodrame...

Avec ses beaux yeux noirs qui s'animent, ses cheveux et ses mains qui virevoltent, ses allures d'Arletty, on dirait un ouragan ponctué d'éclats de soleil. Depuis son dernier album, Action, il y a cinq ans, la dame, ultra énergique, n'a pas chômé.

Elle a joué dans les séries Les Sauvages, sur Canal +, Cannabis, sur Arte, fait les costumes des Pockemon Crew, et tourné dans un long-métrage... Depuis toujours, Karimouche la touche-à-tout a érigé la multi-activité en religion, et soigne avec amour les nombreuses cordes à son arc.

Costumière de formation, elle joue la comédie, brûle les planches dans le stand-up, a fait le tour du monde avec la compagnie de hip hop Käfig, et s'est formée à la musique en autodidacte. "Ainsi, j'ai l'impression de mener plusieurs vies, sourit-elle. Aux yeux de certains, cela peut paraître suspect, mais mes différentes activités s'éclairent mutuellement et se complètent."

Avec évidence, ses talents multiples servent son propos de chanteuse : elle rythme ses concerts par des sketchs, et depuis son premier disque, dans la veine des chanteurs réalistes, elle campe avec justesse les personnages de ses chansons, écrites comme des courts-métrages. 

Des chansons coup-de-poing

Bien sûr, son dernier opus, Folies Berbères, n'échappe pas à la règle. Réalisé par Tom Fire (Suzane, Melissa Laveaux, Winston McAnuff, etc.), avec des sons puissants, entre électro, dubstep et trap, sur lesquels dansent des ghaïtas, des bendirs et des chants orientaux, le disque dévoile, avec l'humour caustique qui la caractérise, son "arme fatale", des chroniques sociétales, des titres coups de poing.

Ainsi, elle ouvre ses onze pistes, écrites en collaborations avec son fidèle complice R.Wan (Java), par un brûlot sur l'environnement, Apocalypse now. Son refrain ondule, charmeur, d'une voix haut perchée sur des mots cyniques, chantés sur des déhanchés en huit : "Il faudrait rester cool, cool, alors qu'on coule, coule (...) Apocalypse now, et wesh wesh c'est la dèche, on continue le show, on fait brûler la mèche !"

"On a tellement eu de problèmes récemment, avec les violences policières, le Covid, et les catastrophes environnementales, que je ne peux plus me taire, affirme-t-elle. Mais je me révolte avec une lumière dans la voix. C'est le bordel, mais on doit se battre… et continuer à danser !".

 

Dans Polluée, elle ironise, à la première personne, pour éviter d'être moralisatrice, sur les réseaux sociaux qui nous rendent "stupides" – idées diluées et cerveaux saturés. "Il y une dimension incroyablement belle, avec ce grand partage d'amour sur Internet, cette connexion, dit-elle. Et, en même temps, il y a un côté hyper flippant dans cette image que nous essayons de renvoyer de nous-mêmes, avec les filtres, nos posts, nos addictions aux likes, etc. Sans compter qu'avec les scrolls intensifs, nous perdons nos capacités cérébrales !"

Dans Princesses, avec son clip où défilent sa mère, sa grand-mère, Flavia Coelho, Zaza Fournier, Carmen Maria Vega, Awa Ly, Nawel Ben Kraïem, et toutes ses copines, la chanteuse, issue d'une famille matriarcale, dénonce le machisme, le racisme, mais, là encore, sans aigreur, avec humour, en mode guerrière : "J'suis pas ta beurette à chicha, ta biquette à shawarma, ta barrette de zetla, ni ta charrette à charia", rappe-t-elle dans le premier couplet, avant d'assumer, avec classe : "Je veux de la haute couture, des mots cousus sur mesure !" 

Désintégration républicaine

Et puis, sur ce disque, il y a ce titre central, au constat accablant, La Promesse de Marianne, où Karimouche raconte trois itinéraires de l'immigration maghrébine : une petite fille lors de la rentrée des classes, confrontée à l'inégalité républicaine ; un jeune oublié par la société, qui rejoint les rangs des terroristes ; un chibani abandonné en France, et par la France, si dramatiquement loin de ses racine… Et Karimouche de chanter : "Te souviens-tu de ta promesse ? Ton ‘liberté, égalité, fraternité' ? J'avais le carton d'invitation pour ta kermesse… Pourquoi t'as pas voulu me laisser entrer ?".

"Ce serait se voiler la face, sans mauvais jeu de mots, de penser que la France a réussi son intégration républicaine, s'emporte-t-elle. Quand tu es d'origine maghrébine, ou noire, tu te sens toujours obligée de justifier ta légitimité. Par exemple, certains journalistes bien intentionnés me demandent : ‘faire de la musique, ça vous a aidé à vous intégrer ?' Alors que je suis née en Charente ! En fait, quand tu es immigré, ou d'origine, tu n'as pas le droit à l'erreur, que ce soit vis-à-vis de tes parents, ou de la société… Et puis, quand tu vois les keufs ouvrir au cutter les toiles de tentes des migrants place de la République, ça te fout en rage ! Je pense que la société française a sa part de responsabilité dans la fabrique des monstres, ces jeunes qui partent en vrille, et se ‘désintégrent', car on les néglige. Il y a vraiment des efforts à réaliser dans mon pays."

Sans étiquette

D'ailleurs, dans une autre chanson, Bunul, Karimouche brandit ce terme si péjoratif pour la communauté maghrébine (étymologiquement, il renvoie à "donne la gnôle", paroles prononcées par des soldats maghrébins engagés sous les drapeaux français, pour trouver de l'ardeur au combat), comme un étendard, un symbole de fierté. "À la façon, dit-elle, dont certains utilisent le mot nigger, ou négritude…"

Mais la chanteuse ne se résume pas à ses engagements, ni à ses origines. Elle chante aussi l'amour, le bonheur, les désillusions. Et cite, parmi ses influences, en un joyeux mélange, Édith Piaf, Missy Elliott, Björk, Fantazio ou Camille.

Et c'est pour brouiller les pistes, ou revendiquer ses identités multiples, qu'elle a intitulé son disque Folies Berbères, comme un clin d'œil à égale distance, au cabaret emblématique de la culture française et à ses origines. "Ce côté inclassable, y compris dans ma musique, m'a joué des tours. Mes producteurs me disaient que la Fnac ne saurait pas dans quel bac me classer ! Eh bien, qu'ils me mettent dans tous. … Je refuse les étiquettes !", conclut-elle en riant.

Karimouche Folies Berbères (AT(h)OME) 2021
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