Raphaële Lannadère, l'autre envol

Pochette de l'album "Paysages" de L (Raphële Lannadère). © Un plan simple

La chanteuse L, alias Raphaële Lannadère, s'est détournée de sa maison de disques afin de prendre un ticket pour l'indépendance. Son quatrième album Paysages, délicat, riche d'une sensibilité consciente et surtout profondément féministe, confirme son bel aura d'auteure et d'interprète en équilibre.

RFI Musique : pourquoi avez-vous quitté le label Tôt ou Tard (Vianney, Vincent Delerm, Albin de la Simone...) ?
L : Je trouvais que je n'avais plus ma place là-bas. Humainement, c'est une équipe fantastique envers laquelle je suis très reconnaissante. Mais je pense qu'on n'a pas très bien travaillé ensemble pour le deuxième et le troisième album, particulièrement d'ailleurs sur ce dernier. On n'avait plus les mêmes priorités et les leurs ne permettaient pas forcément de m'exprimer comme je voulais, ou en tout cas de le faire en terme d'image, de communication. Par exemple, sur Chansons, j'avais imaginé une série de clips qui devaient vraiment former un film. Ils m'ont laissé l'écrire mais au final, ils ne m'ont pas donné l'occasion de le faire. Ce sont des choses qui me tenaient à cœur. J'avais envie d'expérimenter diverses formes artistiques mais ils n'avaient absolument pas le temps. Je me mets à leur place, ils ont d'autres artistes et c'est totalement compréhensible de leur point de vue. J'avais donc envie de faire les choses de A à Z, comme ça me plaît.

Autre départ : géographique cette fois-ci ?
Cela va tout ensemble. J'aspirais à plus de simplicité, d'indépendance, d'autonomie. Je suis en pleine campagne entre Redon et Vannes, dans un petit hameau, entouré de bois et d'oiseaux. Paris ne me convenait plus tout et ça fait longtemps que je le ressentais. Les attentats ont mis peut-être le coup de grâce là-dedans. Et l'urgence climatique, aussi. Ma proximité avec ce qu'il reste de très vivant et vivace me semblait indispensable.

Est-ce une pression quand un magazine culturel (Télérama) vous consacre une Une au moment du premier album et titre L, c'est la chanson ?
C'était tout à la fois, lourd à porter mais formidable aussi. Parce que cela m'a permis de vivre de ce métier du jour en lendemain. Cela a changé ma vie pour de vrai. Plus que cette Une, c'est cette histoire de "nouvelle Barbara" écrite un peu partout qui a été davantage compliquée. Longtemps, j'ai incarné un peu malgré moi cette image de chanteuse distante, éthérée. Et je crois que je ne suis pas du tout ça. Ça aussi, cela fait partie des raisons pour lesquelles j'avais envie d'être indé et provinciale.

Vous en avez pourtant récemment fait un spectacle Un jardin de silence...
Justement, je voulais aller au bout de cela. Quelque part, ce spectacle, c'est une fois pour toute pour tuer la "mère" tout en me réconciliant définitivement avec elle. Parce que, de toute façon, elle était extraordinaire cette femme. Sa façon de répondre aux journalistes était divine. Si drôle, si punk. C'est une facette d'elle que j'ai redécouverte et adorée en préparant ce spectacle avec Thomas Jolly (directeur du Centre dramatique national à Angers qui s'apprête aussi à mettre en scène la très attendue nouvelle version de Starmania, NDLR).

Paysages, c'est un titre à dimension écologique et politique ?
Totalement. Je l'ai choisi pour ça. Quand on regarde un paysage, c'est un point de vue évidemment mais on est toujours traversé par tout ce qu'il y a eu avant, par les paysages qui ont précédé celui-ci. Et on est aussi dans l'anticipation de ce que ce paysage deviendra, donc ce que l'homme en fait. Politique parce que, quelque part, c'est dans nos mains.

Est-ce le premier confinement qui a orienté la chanson Les oiseaux ?
J'en écris d'autres à ce moment-là mais celle-là était vraiment liée à ça. Il y avait cette émotion de ne pas être à Paris alors que la chanson donne l'impression que j'y suis. J'étais malheureuse pour mes copains parisiens. Je les ai vraiment imaginés à la fenêtre chez eux. Les oiseaux, c'est le bruit du monde à ce moment-là. Est-ce qu'on n'est pas tous en train de péter les plombs ? Et est-ce que les oiseaux ne savent pas ? Je suis presque certaine que oui. À la campagne, de toute façon, il y a des oiseaux toute l'année. Mais il paraît qu'à Paris — c'était dingue le premier confinement pour ça — on les entendait tout le temps et partout. C'est ça que je me suis imaginée.

Femmes, vie, liberté ! évoque les femmes kurdes. Quel a été le déclic pour que vous vous penchIez sur leur sort ?
Une soirée documentaire sur Arte au tout début de la guerre en Syrie. Cela m'a beaucoup touchée et du coup, j'ai suivi vraiment leur combat contre Daech. Cela m'a semblé symboliquement très fort. Je trouve quand même qu'on les a bien laissées tomber et que ça méritait quelques lignes de chanson. Ces femmes-là sont un rempart direct pour essayer de préserver un semblant de démocratie là-bas. C'est un combat à soutenir.

Vous retrouvez Babx, réalisateur de votre premier disque et qui vous a écrit là Eleanora, une chanson hommage à Billie Holiday.
Il savait que je l'aime infiniment. Ma mère l'écoutait quand elle était enceinte de moi et j'ai un rapport fusionnel à sa voix. Elle me bouleverse. Babx est toujours là depuis le départ, il fait même le piano sur le spectacle Barbara. C'est un de mes compagnons de route, un ami proche. On est amenés encore à faire des choses ensemble.

Le titre Genre, c'est parce que la question d'identité traverse actuellement notre société ?
C'est une question qui m'interpelle depuis très longtemps. Je trouve qu'à titre individuel, on ne se la pose pas toujours suffisamment. Se la poser, ça donne accès à l'autre, pour soi-même. J'ai toujours fait des chansons engagées mais c'est une chose que je n'osais pas revendiquer comme telle avant. Aujourd'hui, il y a un mouvement par lequel on se sent porter. C'est le cas avec le quatuor monté avec Camélia Jordana, Jeanne Added, Sandra Nkaké. Un combat collectif, commun. Pour moi, c'est nouveau d'assumer certaines revendications et certaines luttes. La chanson L'étincelle parle de ça.

Elle est dédiée à Adèle Haenel ?
Absolument. Mais j'avais envie d'en faire quelque chose de joyeux, un petit hymne qui donne envie de se mouvoir. J'ai écrit le texte le soir-même des César. Adèle Haenel est iconique. Elle s'en carre d'être là à la cérémonie. Si ça ne lui convient pas, elle se lève et elle s'en va. Pour la lutte des femmes, et puis des minorités en règle générale, ça donne du courage, une impulsion. On ose désormais. Il y a quelque chose qui a changé.  

L (Raphaële Lannadère) Paysages (Un plan simple) 2021
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