San Salvador, transe corrézienne

Le groupe français San Salvador. © RFI/Anne-Laure Lemancel

Avec leur son trado-punk-polyphonique chanté en occitan, les six membres du groupe San Salvador, auteurs d’un premier disque comme une bombe, La Grande folie, s’apprêtent à conquérir le monde, en chantant leur petit coin de France. Leur base ? Un village corrézien de quelque 300 âmes, où nous les avons retrouvés, au cœur de l’hiver.

Les débuts d’années apportent leurs lots de bonnes résolutions. Et le village de Saint-Salvadour, en Corrèze, aux pieds du Massif central, n’échappe pas à la règle. Là, en ce 2 janvier, dans l’une des grandes maisons de pierre qui ponctuent ce paysage de collines et de granit, où paissent des vaches limousines insensibles aux premières neiges sur le massif des Monédières, les six membres du groupe trado-punk-polyphoniques occitan, San Salvador, ont décidé, à l’unanimité, d’arrêter de fumer. Et de s’offrir, selon la coutume anglo-saxonne, un "dry january", un mois sans alcool.

Certains la jouent relax, d’autres bouffent des nicorettes de façon compulsive, certains vapotent nerveusement…Et le sujet, bien sûr, revient, chaque dizaine de minutes, telle l’Arlésienne, dans la conversation. "On est tellement tout le temps ensemble, que si l’un de nous veut arrêter, tout le monde doit s’y mettre, s’accordent-ils. De toute façon, on était de gros fumeurs, et ça commençait à esquinter nos voix." Idem pour l’alcool. Entre deux éclats de rire, la troupe égraine les souvenirs croustillants de concerts assurés "un peu bourrés". "On n’était pas les derniers", se rassurent les trentenaires. 

La dernière fois que nous avions vu San Salvador, c’était aux Transmusicales de Rennes en 2019. La bande limousine avait littéralement retourné le festival et envoûté la capitale bretonne, de leur transe chamanique, de leurs percussions – deux tomes basses, un tambourin –, de leurs claquements de mains, et de leurs chants jetés comme des sorts, qui vous traversent le corps, et secouent les tripes, sans nécessaire prise de drogue.

Une histoire de terroir, de famille, et un patriarche

Nous les retrouvons, près d’un poêle, autour d’une grande tablée familiale, où trônent des plats du terroir – la "mique" corrézienne, sorte de grosse boule de pain, pochée dans le jus de viande, et un Parmentier de pot-au-feu. Car, si les San Salvador ont chaviré le cœur des Vieilles Charrues, séduit les États-Unis, lors d’une mini-tournée en janvier dernier, et s’apprêtent à conquérir le monde, ils parlent toujours depuis ce petit coin de France, leur bled de 280 habitants. 

Une histoire de territoire, donc, mais aussi une histoire de famille. Et pour saisir les connections, il faut leur faire répéter plusieurs fois les liens qui les unissent. Gabriel et Eva sont frères et sœurs, de même que Sylvestre et Laure. Sylvestre partage sa vie avec Marion. Et Éva avec Thibault… 

Mais l’épopée de ce "club des six" tient à un dénominateur commun, un musicien folk tombé amoureux du coin : le père de Gabriel et d'Eva, le violoneux Olivier Durif. L’homme appartient au collectif lyonnais Le Grand Rouge qui, dans le sillage de groupes comme Malicorne ou Mélusine dans les années 1970, exhume les répertoires traditionnels. Au début, la bande explore les chants et légendes de la montagne auvergnate, du côté de Lyon, avant de traverser le Massif central pour aboutir aux confins du Limousin, terre de "polyagriculture" – moutons, vaches – où les agronomes français ne savaient plus quoi recommander face à "l’hostilité" de la terre.

 

Et ce fut le coup de foudre. "Au fil de ses collectages, mon père a rencontré des gens qui l’ont bouleversé, raconte Gabriel. A tel point qu’il s’y est installé." Et puis, il y avait une force tellurique, une puissance particulière, dans les sons de ce terroir : "Contrairement à d’autres endroits nourris de culture ouvrière, ici, jusque dans les années 1950, la vie est restée telle qu’au Moyen Âge, et ça se ressent dans la musique. Une sorte d’ancrage plus lent, plus dramatique, avec beaucoup de monodies, à l’unisson, un chant granitique, puissant, pour garder les animaux, par exemple…"

Leur chant comme un feu de camp

Et voici donc Olivier Durif dans cet épicentre, ce village avec son bistrot, la Ferme du Léondou, et ses fameux croustillants de blé noir, son église, sa mairie, ses fêtes de villages environnants, ses galas d’accordéon, son musée Paucard, du nom d’un sculpteur d’art brut local…

Avec sa femme, ils achètent une maison en copropriété avec les parents de Sylvestre et Laure. Et dès leurs premières années, les six membres de San Salvador se retrouvent autour de la musique d’Olivier. Dans ses cours, celui-ci leur apprend, en liberté, à chanter, à timbrer leurs voix, à respecter la tradition, mais aussi à s’en amuser, à s’en émanciper, parce qu’après tout, ces répertoires séculaires ont, eux aussi, été neufs, réinterprétés et réinventés pendant des générations. 

Alors, bien sûr, à l’adolescence, pas facile d’assumer face aux copains, qu’on joue de la musique traditionnelle, et qu’on adore la cornemuse… Dans leurs besoins de se frotter à d’autres horizons, les membres actuels s’éloignent chacun vers leur itinéraire : des détours par Marseille et les musiques provençales (Eva) ; des explorations théâtrales (Gabriel) ; l’étude du violon et du violoncelle (Laure) ; l’enseignement de l’accordéon (Marion) ; la réalisation de web-documentaires (Sylvestre) ; la clarinette et les projets hybrides (Thibaut)… Mais toujours, ils se regroupent autour de leur passion commune, leur phare, leur chant comme un feu de camp auprès duquel ils se ressourcent lorsqu’ils se sentent perdus. Et finalement, tout le monde rentre au bercail, en Corrèze. 

Le groupe, émanation naturelle de leurs ateliers d’enfants, a connu de nombreuses étapes et avatars avant d’aboutir à sa formule actuelle. Il y eut Le Band formé par les garçons, pour détourner avec humour des standards du musette et se moquer du folklore régional ; et le Bal à La Voix, ancêtre de San Salvador.

"Au final, nous avons toujours existé sous des formes diverses, explique Gabriel. Mais il y a cinq ou six ans, nous nous sommes resserrés sur notre noyau dur. Nous avons aussi ôté les sampleurs, les machines. Aucun de nous ne maîtrisait l’électro, ce n' était pas abouti. Et pour nous, la ‘modernité’ passait par la sincérité d’un propos épuré, simple."

La simplicité punk

Et, au final, leur succès tient à cela : cette honnêteté, cette sincérité, sans fioriture, ce chant à l’os. "On souhaitait un propos le plus brut possible, comme le punk : pas une musique élaborée, esthétisée, un art rudimentaire", dit-il.

D’ailleurs, les six membres reprennent seulement des textes traditionnels, dont les sujets les concernent et résonnent aujourd’hui (les abus de pouvoir d’un commissaire du coin, le seigneur qui possède tous les terrains et assoiffe les gens ; des histoires d’amour…), et tissent, autour de ces mots des mélodies, des bandes-originales.

"Nous réinventons tout. Il s’agit de notre vision fantasmée de ce que pouvaient être les chants traditionnels corréziens", éclaire Gabriel. Et peut-être ont-ils trouvé la formule magique, ou en tout cas, l’esprit, car le père, le "maître" Olivier Durif, d’ordinaire peu avares en critiques, leur a, par son silence, donné sa bénédiction. En tout cas, leur premier disque, La Grand folie, donne le ton : un tourbillon de voix, qui frappe comme un uppercut. 

Réveiller la campagne

Et, pour soutenir et donner de l’envergure à leurs projets, dans un territoire où il n’existe ni diffuseurs, ni bookeurs, ni tourneurs, les membres de San Salvador ont fondé, en 2007, le collectif Lost in Traditions. Depuis, la structure, localisée dans la bourgade de Chamboulive, de quelque mille âmes, se divise en trois pôles : la cie Nuages Noirs, autour du théâtre jeune public ; Le Zoo, qui supporte les activités musicales, et notamment San Salvador ; et Les Travailleurs de Nuit, autour des enquêtes, des collectages, avec la réalisation de web-docs. "Si on n’est pas contents de la campagne, c’est à nous de la changer, de créer les conditions satisfaisantes, et l’espace pour se retrouver…", disent-ils.

© RFI/Anne-Laure Lemancel
Le groupe San Salvador dans sa grange de répétition.

 

Et lorsque nous sillonnons les villages environnant à bord de leur camion de tournée, tandis que le groupe chante ses polyphonies à l’arrière du véhicule, on sent la fierté pour leur territoire. Après leur premier lieu, la Bigourie, "la Big", avec leur grange-studio de répétition, les San Salvador s’apprêtent à créer un nouvel endroit situé à Bazaugour, "La Baz".

Ici, ils accueilleront du public, leurs créations et des artistes en résidence. L’après-midi s’achève par une visite des montagnes, les pieds dans la neige, puis un goûter avec des crêpes et du chocolat chaud. Comme un ressourcement bien mérité avant de repartir défendre, dès que la situation leur permettra, leur bout de terre aux quatre coins du monde.

San Salvador La Grande folie (Pagans/MDC/Pias)  2021
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