Serge Gainsbourg, trente ans de gloire posthume

Serge Gainsbourg au Casino de Paris, septembre 1985. © Getty Images/Michel Baret

2 mars 1991 – 2 mars 2021 : cela fait trente ans que Lucien Ginsburg, alias Serge Gainsbourg, s’est éteint. Très populaire à sa mort, le chanteur connaît une gloire posthume qui dépasse l’aura qu’il a longtemps eu de son vivant. Du provocateur Gainsbarre à la redécouverte de toute l’œuvre de Gainsbourg, le point sur ce classique incontesté de la chanson française.

Quand il meurt le 2 mars 1991, à l’âge de 62 ans, Serge Gainsbourg est une figure populaire. Au lendemain de sa mort, c’est une foule d’anonymes qui défile devant sa maison du 5 bis rue de Verneuil, dans le VIIe arrondissement de Paris. "Je devais avoir 10/11 ans. C’était un déjeuner chez mes parents, avec les infos de midi à la télé. La rue de Verneuil était filmée. Je me rappelle que je me suis demandé : 'Mais il était président de la République ?’ Mon souvenir, c’est le nombre de gens touchés par sa mort", se souvient le producteur Samy Osta.

Pour tout le monde, le chanteur est Gainsbarre, personnage provocateur habitué des sorties télévisées - le billet de 500 francs, brûlé en direct sur le plateau de "7 sur 7" - de l’alcool, et qui fait peur aux enfants avec "son allure de mec tout le temps défoncé", grillant clope sur clope. Le dernier Gainsbourg est un homme célèbre qui a triomphé avec son album You’re Under Arrest. C’est à ce chanteur que l'animateur de télévision Thierry Ardisson consacre une émission spéciale de "Lunettes noires pour nuit blanches", le 8 avril 1989, et auquel les Victoires de la Musique rendent hommage l’année suivante.

Mais son entrée dans la postérité sera plus fracassante encore. "Gainsbourg a une destinée posthume qui n’est pas aussi spectaculaire que celle de Rimbaud, qui était presque inconnu à sa mort pour devenir un monument de la littérature, mais on n’en est pas loin, estime le journaliste Bertrand Dicale (1). Gainsbourg est un artiste marginal jusqu’en 1979 et l’album Aux armes, etc. (dans lequel figure La Marseillaise, en version reggae, NDLR). Il y a une distinction entre vingt ans de recherche du succès et les douze années de gloire de Gainsbourg, qui deviennent très vite les années Gainsbarre."

Gainsbourg, génie post-mortem

Le génie de Gainsbourg ne sera reconnu par le grand public qu’après sa mort. Dans son livre gargantuesque Tout Gainsbourg, Bertrand Dicale note combien le dixième anniversaire de sa disparition, en 2001, marque un tournant. À chaque célébration, on découvre ou on redécouvre une œuvre composite qui touche à la chanson, au cinéma, à la publicité, et compte même un drôle de bouquin (2).

Pour les trentenaires du groupe de rock Feu ! Chatterton, qui l’ont peu connu de son vivant, Serge Gainsbourg est un "phare". "J’écoutais de la chanson française depuis l’enfance. Brassens, Trenet, Barbara... À 17 ans, je découvre Variations sur Marilou et tout le Gainsbourg un peu sulfureux – ce rapport de l’homme à la jeune fille qui demande aujourd’hui à être questionné. Au même titre que Baudelaire, quand on accède adolescent à des auteurs ou des chanteurs capables de déifier la femme, c’est comme du feu. Il y a un romantisme un peu noir, où s’entremêlent l’amour et la mort, un truc un peu dandy", observe le chanteur Arthur Teboul.

La "modernité" d’un chanteur qui se renouvelle sans cesse touche les nouvelles générations. Les adolescents qui ont écouté Gainsbarre, découvrent l’œuvre de Gainsbourg. Véritable échec commercial à sa parution en 1971, le disque Histoire de Melody Nelson devient une pierre angulaire d’une œuvre éclectique.

Imprégné par le jazz et la musique classique, le grand Serge a commencé par la chanson traditionnelle avec Le poinçonneur des Lilas, insufflé des rythmes exotiques. Il a écrit pour les yéyés, est passé par la pop, le rock, le reggae et le funk.

Il a découvert Gainsbourg avec L’ami Caouette, mais c’est dans le disque Vu de l’extérieur (1973), la bande-originale de Cannabis et le morceau La Horse que Samy Osta s’est vraiment plongé. Le producteur de La Femme, Feu ! Chatterton et fondateur du groupe Juniore, a récupéré les enregistrements de Gainsbourg pour les décortiquer. Ce qui le frappe chez lui ? "Le premier truc, ce sont les mots, ses jeux de mots. Il y a ensuite la rythmique, parce qu’il a mélangé de la polyrythmie africaine avec la rythmique du rhythm’n’blues américain. Et en troisième, je mettrais les arrangements de cordes de Jean-Claude Vannier, sur Melody Nelson", explique-t-il.

Le 5 bis rue de Verneuil, bientôt ouvert au public

Rarement pour un autre chanteur, on aura pu citer ses orchestrateurs : Alain Goraguer, Michel Colombier ou Jean-Claude Vannier qui a tissé l’écrin de Melody Nelson. Rarement aussi, on aura entendu un artiste de musique populaire qui a réalisé autant d’emprunts au répertoire classique : les sonates de Chopin, Beethoven, Dvorak... Si l’hymne à Brigitte Bardot, Initials B.B. est l’un des joyaux de sa période anglaise, c’est que son texte est inspiré du poème Le corbeau d’Edgar Allan Poe, et son refrain reprend La symphonie du nouveau monde. Alors un plagiaire, Gainsbourg ? Le seul fruit de ses emprunts ? "Le statut des emprunts de Gainsbourg n’est pas simplement professionnel. Il y a chez lui une tension, assez mélancolique, entre son amour de la musique classique et son métier, la chanson. Ce n’est pas un plagiaire au sens propre, mais il cite", tranche Bertrand Dicale.

Il n’aura pas laissé de testament à sa mort, mais Serge Gainsbourg a trouvé en la personne de Jane Birkin la meilleure des ambassadrices. Scandaleuse avec Je t’aime, moi non plus, l’actrice anglaise lui devra sa carrière de chanteuse française. Les deux tomes de son journal intime, Munkey Diaries et Post-Scriptum, sont un témoignage émouvant de leur amour tumultueux et de ses conséquences à long terme. Pas gardienne du temple pour deux sous, Jane B. a porté depuis sa mort la voix de Gainsbourg.

Les quatre enfants, Lulu, Charlotte, Paul et Natacha, nés d’un premier mariage, se font plus discrets. Propriétaire du 5 bis de la rue de Verneuil, Charlotte Gainsbourg a décidé d’en faire un musée. "Nous avions prévu d’ouvrir la maison pour le trentième anniversaire de sa mort, le Covid nous a fait prendre du retard, mais nous seront prêts avant la fin de l’année (…) Il y aura des choses à voir et à entendre", assure-t-elle dans une interview accordée au magazine Télérama.

"On n’a même plus besoin de le sampler"

Trente ans après, que reste-t-il de l’héritage musical ? Plus guère samplé par des rappeurs qui l’ont plébiscité dans les vingt années qui ont suivi sa mort, est-il une référence dépassée ? Adapté jusqu’au théâtre, est-il au contraire plus vivant que jamais ? "On n’a même plus besoin de le sampler, de mettre sa musique en boucle et de l’utiliser directement. On le pille tous les jours, moi, y compris. Il y a tellement de bonnes idées à la seconde dans tout ce qu’a fait Serge Gainsbourg, son œuvre est tellement riche, qu’il reste au firmament", assure Samy Osta.

Benjamin Biolay, Albin de la Simone, Calogero et bien d’autres… La chanson française a fait de Gainsbourg un modèle à suivre. Alors qu’Universal publie une nouvelle intégrale en vingt volumes, une nouvelle compilation, ses meilleures musiques de films en vinyle, et deux B.O. – Goodbye Emmanuelle, Madame Claude -, on n’a pas fini de piocher chez cet artiste qui n’avait rien de mineur.

(1) Journaliste pour France Info, Bertrand Dicale est collaborateur de RFI Musique. Il a écrit de nombreux livres sur la chanson française, dont Tout Gainsbourg et Gainsbourg en dix leçons.
(2) Evguénie Sokolov, "conte parabolique", narre les aventures d’un... peintre pétomane. Il s’agit en réalité d’une critique acerbe du monde de l’art, qui donnera lieu à un morceau pour le moins délirant. No comment, aurait pu dire son auteur.

Serge Gainsbourg Back to mono, Intégrale vinyle en mono (enregistrements de 1958 à 1968) (Mercury / Universal) 2020
Serge Gainsbourg 20 CDs Intégrale des enregistrements studio 1958-1987 (Mercury / Universal) 2021
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