Raphaël, esprit rock

Raphaël revient avec l'album "Haute fidélité". © Arno Lam

Raphaël a l'âme des explorateurs sonores. Pour son neuvième album, Haute fidélité, le chanteur retrouve Benjamin Lebeau, s'acoquine avec le chanteur de Feu ! Chatterton, Arthur Teboul et ravive la grâce de Christophe. Des chansons mutantes à l'esprit rock. Un très grand cru.

RFI Musique : Pendant le confinement, vous avez fait le buzz avec votre live interrompu par votre épouse qui voulait faire la cuisine. Comment l'avez-vous vécu ?
Raphaël : Je ne m'en rends pas compte, car je n'ai rien été lire de tout ça. Mais je vois que les journalistes m'en parlent beaucoup. Je ne suis pas très bon pour les réseaux sociaux, ce n'est pas mon truc. Les gens étaient anxieux, un peu angoissés. Donc je me suis dit que, pour une fois, je pouvais utiliser ça pour créer du lien. Du coup, j'ai fait quelques petites chansons de chez moi. Je n'étais pas rôdé, je ne savais pas toujours quand le téléphone tournait. Des accidents comme ça, c'est la vie de tous les jours.

Pourquoi ouvrir et terminer le disque par un hommage à Christophe ?
Il y a dix chansons qui ont été écrites avant sa disparition. Quand il est mort, j'ai écrit une chanson qui lui rend hommage et qui parle de lui (Norma Jean). C'est comme une correspondance, je lui réponds en m'inspirant de son langage. Sa délicatesse plane sur nous. Et à la fin, juste avant le mastering, j'ai fait une petite intro à sa manière (Années 20). Après, ce n'est pas un disque qui est traversé par Christophe, comme certains ont tendance à dire.

Christophe et Bashung, ce sont deux de vos obsessions ?
C'est certain qu'il y a filiation, que ce soit Feu ! Chatterton ou moi. On est dans le son, on aime le bruit d'un moteur, d'une guitare, d'une fréquence de synthé. C'est un album très sonique avec des tas de couches, des matières travaillées. Je l'ai fait en grande partie avec Arthur Teboul (le chanteur de Feu ! Chatterton, ndlr) et c'est Christophe qui nous a branchés. On a chanté cinq, six fois ensemble. Donc la rencontre déterminante du disque est passée par lui.

Étiez-vous dans le désir d'un disque qui bouscule ?
J'avais une envie de quelque chose de rock, impulsif, percutant. Comme un premier album. On s'en fout des maladresses, mais juste qu'on ait envie d'écouter très fort. Personnellement, La jetée ou Personne n'a rien vu, ça me donne envie de danser même si je ne suis pas un grand danseur (rires). Vraiment, on a pris notre pied en le faisant. J'ai bossé avec tous les gens que j'aimais : Benjamin Lebeau (du duo électro The Shoes, ndlr), Herman Dune qui a composé la mélodie du Train du soir, Thomas de Porquery qui est un incroyable saxophoniste, le batteur Tony Allen, les filles Pomme et Clara Luciani.

Se renouveler sans cesse, c'est une quête chez vous ?
Je ne me dis pas que je veux faire quelque chose de surprenant. Le disque précédent, Anticyclone, il était beau mais assez académique. Un formalisme avec des beaux pianos, des cordes. Très adulte, d'une certaine manière. Là, je voulais faire l'inverse, un peu comme tu renverses une bière sur la console. Benjamin Lebeaux, c'est le dernier punk français comme le dit si bien Jean-Baptiste Mondino. Je m'entoure de gens qui m'emmènent dans des trucs que je ne pourrais pas faire tout seul. Arthur vient du rap, par exemple. Et puis, il y a quelque chose de l'ordre de l'amitié. Ce ne sont pas des collaborateurs de boulot, ce sont des mecs avec qui je pars en vacances ou avec qui je passe souvent du temps. J'aime les mecs qui font des sorties de route, qui reviennent. Ce disque, je l'ai fait pour parler aux gens que j'aime. C'est principalement un disque d'amour, il n'y a que ça qui m'intéresse, je ne veux parler que de ça. Il est destiné à une personne, en l'occurrence ma femme. Dans un magasin, tu entends un morceau et tu te dis : "c'est ma vie qui est là-dedans". C'est ça la musique, c'est comme cela que ça vous attrape. Il ne faut pas essayer de calculer ou se dire que ça va être un succès. On ne sait jamais. Caravane, personne ne pensait que ça allait marcher, ce n'était pas calibré, il n'y avait pas de refrain. À un moment donné, ça vous emporte et c'est magique. Et puis, avoir un succès à la fois public et critique, ça t'arrive une ou deux fois dans une vie, trois si tu as beaucoup de chance. Il faut juste tracer sa route et tu vois ce qui t'arrive.

N'est-ce pas compliqué d'explorer cette thématique quand on est couple depuis très longtemps ?
Tu peux prendre des claques dans un amour qui dure, ça arrive aussi. Ce n'est pour personne un long fleuve tranquille. Ce disque raconte ça. Le précédent était plus apaisé dans le sentiment, là, c'est de la combustion spontanée.

On pense aussi à votre album Super-Welter...
C'est un peu son petit frère, c'est vrai. On l'a produit de la même manière avec Benjamin. Le processus est identique sauf qu'il y a plus de musiciens et que le son est haute définition et non pas lo-fi.

L'écriture de votre livre Retourner à la mer, Goncourt de la nouvelle en 2017, a-t-elle eu un impact sur la précision de votre écriture ?
Peut-être que ça a joué, effectivement. Une chanson, j'aime que ce soit simple. Il n'y a pas de règles. Dans la chanson Je suis revenu, la seule que je n'ai pas écrite (adaptation d'un poème russe, ndlr), tu peux faire sonner "L'huile de foie de morue des lanternes de Leningrad sur les quais", et ça ne ressemble pas à une chanson de variété de The Voice. Avec Manset ou Murat, on a parfois des mots compliqués, ce n'est pas grave car c'est très beau.

"Haute fidélité", à quoi ?
À l'amitié, à l'amour, au son, à ce qu'on était enfant et à ce qu'on aurait voulu être. Faire un disque intrépide et non pas de mollasson.

Vous vous entourez aussi des deux dernières lauréates des Victoires de la musique...
J'ai de l'instinct, c'est tout. Regarde, j'ai un grand nez et c'est à ça qu'il sert (rires). Clara Luciani, je la connais bien, elle était dans ma tournée de Somnambule. Elle faisait le piano, la guitare, les chœurs. On est montés soixante-dix fois sur scène ensemble. J'avais co-écrit et enregistré ce duo avant sa Victoire. Et puis, j'avais même écouté ses premières maquettes et j'ai vu ses premiers concerts devant dix personnes. Quant à Pomme, on a fait ce duo avant son magnifique album Les failles. Elle est très étonnante, très libre. Au départ, elle devait faire les chœurs. Quand elle est venue, elle a chanté un couplet, c'était tellement incroyable que ça a basculé en duo. Cela m'aurait fendu le cœur si je ne l'avais pas fait.  

Raphaël Haute fidélité (Columbia) 2021
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