Feu! Chatterton, les contes d’avant le chaos

Dans son dernier album "Palais d'argile", Feu! Chatterton adapte les poèmes de Jacques Prévert. © Antoine Henault

Les Parisiens de Feu! Chatterton publient Palais d’argile, dans lequel ils adaptent les poèmes de Jacques Prévert, de W.B.Yeats, et parlent de notre société régie par les écrans. Teinté d’électro, ce 3e album confirme l’ambition de ce collectif fraternel qui a grandi sur scène. En attendant de les retrouver dans une salle de concert, on a rencontré ces garçons dans leur studio, en proche banlieue parisienne.

Le jour de notre rencontre, les Feu! Chatterton sont dans leur studio niché dans un entrepôt industriel de Pantin. À quelques semaines de la sortie de leur troisième disque, Palais d’argile, ils enchaînent les interviews et les mini-concerts promotionnels. Les membres du groupe, qu’on a déjà rencontré régulièrement depuis leurs débuts, sont détendus, pianotant sur leurs smartphones. Prolixes, généreux et plein d’humour, ils se livreront de bonne grâce dans un grand ping-pong verbal qui donne l’impression qu’on voit un peu renaître sous nos yeux leur alchimie ou les idées qui fusent de l’un à l’autre.

Parmi les derniers représentants du rock dans une époque qui plébiscite le rap, les Parisiens mêlent le rock progressif à des textes très littéraires. Qu’est-ce qui les guide vers des poèmes de Jacques Prévert ? Ou de W.B.Yeats ? "La poésie, c’est qui me permet de me lever le matin. Quand on s’inquiète du monde qui nous entoure, c’est une réponse politique, fraternelle, et d’amour. Un moyen de faire trembler de manière humble tous les totems de notre temps : l’efficacité, l’utilité, la vitesse", assure Arthur Teboul.

S’il repose sur la présence habitée de ce chanteur, Feu! Chatterton est un collectif solide. Il y a ses deux guitaristes, Clément Doumic et Sébastien Wolf, ses architectes sonores, ainsi que la section rythmique, le bassiste Antoine Wilson, l'électron libre de la bande et le batteur, Raphaël de Pressigny.

L’homme et les écrans

Les chansons de Palais d’argile devaient être le centre d’un spectacle présenté au théâtre des Bouffes du Nord à Paris, fin mars et début avril 2020. Mais il a dû être annulé en raison du confinement. Il s’agissait pour le groupe d’avoir des chansons qui se jouent directement sur scène.

"On ne s’est pas réuni en se disant qu’on allait faire un album électro. Dès le départ, j’avais l’envie de boîtes à rythmes, de synthétiseurs et cela a transparu, à l’arrivée", précise Sébastien Wolf. "Moi, je ne me disais pas que ça allait être un disque plus électro, je voulais que ce soit dansant", reprend Arthur Teboul.

 

Le rapport à la technologie est omniprésent ici (Cristaux liquides, Écran total). Monde nouveau décrit une humanité au bord du basculement, pour laquelle "se prendre dans les bras" est un antidote à une vie régie par les écrans. "Être présent au monde, à soi, aux autres, c’est devenu un enjeu majeur. Au XIXe siècle, on disait que le mal du siècle, c’était l’ennui. Aujourd’hui, c’est le "non-présentiel". Avec les réseaux sociaux, il y a toujours une fenêtre ouverte dans notre esprit. On est tellement sollicité que notre manière de rester alertes, c’est de garder un tout petit peu de distance. Mais on n’a pas voulu être donneurs de leçons, on s’inclut dans cette critique", estime Arthur Teboul. Communiquant en ce moment par des lives postés sur Instagram avec le public, le groupe reconnaît un rapport "passionnel" aux outils numériques.  

Vers un nouveau départ

Au cœur de ce Palais d’argile, on retrouve aussi un thème qui leur est cher : celui du départ, de l’exode… La mer n’est pas exactement celle qu’on voit danser le long des golfes clairs, mais plutôt celle des migrants qui la prenne sur des bateaux de fortune. "Elle a mis ses bras / Autour de son cou / La mer / Il l’a embrassé / Elle avait un goût / De sel / Elle a mis ses bras / Il a ployé / Sous son aile", dit le texte, allégorique. Quant à la chanson Libre, elle évoque les champs de bataille de la Première Guerre mondiale. "À la sortie de la Première Guerre mondiale, l’humanité s’est rendu compte qu’elle pouvait mourir. Aujourd’hui, avec la Covid-19, c’est un peu la même chose. On se rend compte de cette fragilité qui peut venir d’un petit virus de rien du tout", note Sébastien Wolf. 

Après avoir envisagé de travailler avec des producteurs anglo-saxons et pensé au duo The Limiñanas, les Feu! Chatterton ont finalement fait appel à Arnaud Rebotini pour la production. Le choix de ce géant gominé connu pour la bande originale du film 120 battements par minute peut paraître décalé. Mais il y a eu comme une évidence. "C’est quelqu’un qui produit sa propre musique, qui a produit pour d’autres, qui fait de la musique électronique et qui a un groupe de rock. Il aime les voix, précise Arthur Teboul. Ce que j’aime bien quand on discute, c’est qu’il te dit les choses. Il n’est jamais obséquieux, c’est carré et droit. C’est un peu un truc de bluesman !"   

La rencontre a été fructueuse. Il naît de cela un album à tendance électro-rock, bien loin du blues, sans aucun doute le plus ambitieux et abouti que Feu! Chatterton ait imaginé jusque-là.

Feu! Chatterton Palais d'argile (Caroline Records) 2021

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