Henri Salvador, les drôles d’expérimentations d’un chanteur

Henri Salvador. © AFP

C’est la face cachée d’un chanteur rigolo. Dans les années 1970, Henri Salvador a largement expérimenté chez lui, avec ses claviers, son enregistreur multipiste et ses boîtes à rythmes. La compilation Henri Salvador – Homme Studio – 1969 / 1978 du label Born Bad Records met à jour un auteur-compositeur étonnant, imprégné par la bossa nova et sachant varier les registres avec une grande élégance.

C’était il y a vingt ans maintenant et cet épisode a marqué durablement les esprits. Henri Salvador, octogénaire au rire communicatif revenait sur le devant de la scène, remis au goût du jour grâce à de jeunes auteurs-compositeurs surdoués, Keren Ann et Benjamin Biolay, et une chanson, Jardin d’hiver, qui allait être l’écrin de ses dernières années de vie. Trustant la tête des ventes de disques, le chanteur devait connaître une fin de carrière à la mesure du crooner, disait-on, et loin de l’amuseur qu’il avait été.

C’est un tout autre pan de l'artiste que nous fait découvrir la compilation Henri Salvador – Homme Studio – 1969 / 1978. Plus qu’un dépoussiérage, il s’agit plutôt d’aborder les expérimentations de l’auteur de Zorro est arrivé, Le lion est mort ce soir, ou d’Une chanson douce (Le loup, la biche et le chevalier).

Nous sommes dans les années 1970, Henri Salvador quitte la lumière après des sixties florissantes. Dans son appartement de la place Vendôme, à Paris, il compose avec des claviers et s’adonne aux joies de l’enregistrement sur multipiste. Véritable musicien de studio, il se laisse aller à sa passion pour la bossa-nova et les orchestrations luxuriantes.

Un comique acerbe

Le comique n’est jamais très loin quand il transforme Shame Shame Shame de Shirley & Compagnie en l’hilarant J’aime tes g’noux, ou pastiche Johnny Hallyday sur Rock Star. L’âme de celui qui avait composé pour la blague le premier rock en français avec Boris Vian, Rock and roll mops, est bien présente. Mister Salvador se pique de géopolitique (Kissinger et le duc) ou se moque de Parisiens un rien racistes (On n’est plus chez nous). Salvador le pasticheur a creusé cette veine jusqu’à l’absurde musical.

© Born Bad Records
Pochette de la compilation "Homme Studio" de Henri Salvador.

 

Mais tout rigolo qu’il est, ce bon monsieur Henri a aussi la dent dure. Sur Pauvre Jésus Christ, il prévient un prophète devenu superstar de l’époque hippie : "Mon pauvre Jésus Christ, ne reviens jamais sur terre / Tel que je te connais, tu ne pourrais pas t’y faire / Entre la pop music et la marijuana, tu aurais des ponts d’or pour remplir l’Olympia". Si Henri Salvador jurait surtout par le jazz, on est surpris de voir comment il s’approprie les codes de la pop et expérimente avec les boîtes à rythmes, préfigurant l’ère des home studios.

D’autres musiciens ayant connu le même succès feront une démarche similaire, comme Nino Ferrer. Ils en récolteront les mêmes fruits : une relative incompréhension du grand public et le fait d’être cantonné à un rôle fantaisiste dont ils s’étaient détachés. Pour Henri Salvador, la mort de sa femme, Jacqueline, en 1976, qui a modelé sa carrière et tiré les cordons du label familial, Rigolo, mettra fin à cet âge d’or créatif. Des chansons pour Walt Disney l’imposeront auprès des enfants.

Avec ses compilations, le label parisien Born Bad Records nous fait redécouvrir des styles méconnus ou des œuvres oubliées de la chanson française. Cet Henri Salvador – Homme Studio – 1969 / 1978 de très haut vol ne déroge pas à la règle. Et les amoureux de musique brésilienne comprendront aisément de quoi on parle...

Henri Salvador Henri Salvador Homme Studio 1969 / 1978 (Born Bad Records) 2021