Dalida, le rêve oriental

Dalida en 1981. © Getty Images/Orson

Dalida est la seule chanteuse occidentale de l’exposition Divas, consacrée aux grandes vedettes du monde arabe à l’Institut du monde arabe de Paris. Française, d’origine italienne, la chanteuse est née au Caire et y a grandi avec Orlando, son petit frère qui deviendra son producteur. 34 ans après sa mort, il continue de faire vivre avec passion la musique de Dalida. À l’occasion de l’exposition, Orlando édite Helwa ya Baladi, un disque en arabe avec des inédits. Rencontre.

RFI Musique : Votre père était premier violon de l’Opéra du Caire. Lorsque vous viviez en Égypte durant votre jeunesse, votre culture musicale, à Dalida et vous, était-elle plutôt classique ou orientale ?
Orlando :
Pour être franc, nous étions bercés au son du violon de notre père. La musique classique et les opéras constituaient notre variété. Mais Le Caire était très cosmopolite, les différentes cultures vivaient en harmonie. Et il y avait les radios. Dalida et moi étions mordus de musiques, de cinémas et de spectacles. On écoutait le top 50, les chansons italiennes, canzioni per voi. Et, cela va de soi, la musique et les chanteuses orientales. Il y avait Oum Khalthoum bien sûr. C’est un monument. Une chanson d’elle durait pratiquement un tour de chant, entre 45 et 50 minutes !  Elle chantait tous les premiers jeudis du mois au cinéma Rivoli qui avait une scène de théâtre. Ces soirs-là, il ne fallait pas imaginer s’endormir de bonne heure (Rires). Les gens écoutaient la diffusion du concert à la radio dans toutes les maisons et tous les cafés ! On écoutait aussi Sabah, une Libanaise qui avait fait carrière en Égypte et que Dalida a connue personnellement. Ou Asmahan, morte très jeune, mais dont on a très bien connu le frère, Farid El Atrache. C’était un grand admirateur de Dalida. Chaque fois qu’elle se produisait à l’Olympia, il venait pour la Première. Et puis Abdel Halim Hafez qui a fait une révolution musicale en apportant un souffle nouveau à la chanson égyptienne avec des chansons moins longues et répétitives que ce qui existait à l’époque. Il est mort très jeune lui aussi, il était très aimé. Ses funérailles ont été une manifestation encore plus grande que celles d’Oum Khalthoum tellement les jeunes l’adoraient !

C’était un chanteur romantique, Dalida a d’ailleurs repris Ahwak (Je t’aime) l’un de ses tubes planétaires dans le medley Aghani Aghani (Chansons, Chansons)…
Après son succès énorme avec Salma ya Salama, Dalida a récidivé avec Helwa ya Baladi (Qu’il est beau mon pays) qui a été beaucoup reprise et qui est devenue culte dans tout le monde arabe. Lors du printemps arabe en Égypte, toute la jeunesse chantait à tue-tête Helwa ya baladi, place Tahir !  Ensuite, on a fait Aghani Aghani, c’était le premier medley oriental. C’est Dalida qui s’en était occupée, avec des extraits de tubes d’Abdel Halim Hafez, de Chadia, de Warda qu’elle aimait aussi beaucoup. Et surtout aussi, d’une chanteuse populaire avec une voix magnifique : Fayrouz, que nous avons connue au Liban où Dalida était autant chez elle qu’en Égypte.

D’où vient cet attachement fort de Dalida pour le Liban et Fayrouz ?
Quand Fayrouz a commencé à faire carrière on l’appelait "la Dalida libanaise". Il y a eu une communion entre le peuple du Liban et Dalida. C’était une fête quand elle y allait. Et puis, cela lui rappelait l’Égypte.

Qu’est-ce-qui a motivé la création de la première chanson de Dalida en arabe, Salma ya Salama en 1977 ?
Dalida se produisait au Caire régulièrement et le public lui demandait toujours une chanson en égyptien. Je me souviens comme si c’était hier qu’un soir, au milieu de son tour de chant, elle est entrée dans les coulisses et m’a dit : "écoute, la prochaine fois que je viens, je chante en égyptien, ce n’est pas normal que je ne chante pas en égyptien alors que nous avons grandi ici". J’ai demandé à un ami libanais de chercher une chanson et un jour, il est revenu avec cette musique du folklore égyptien, Salma ya Salama. C’est Jeff Barnel, qui est aussi d’Égypte, qui a écrit les paroles en français. Il a fait ensuite tous les tubes en arabe de Dalida, notamment Helwa ya baladi. On a aussi enregistré Gamel el Soura et surtout cette chanson Ahsan Nass (Les meilleurs gens) qui chante les meilleurs gens d’Alexandrie, de Mansour, du Caire. Dalida terminait par Choubra, notre quartier natal. Quand elle chantait ça au Caire, c’était du délire dans la salle. On ne l’entendait plus chanter tellement les gens criaient !

En quoi Dalida restait-elle imprégnée de sa culture orientale ?
Il y d’abord sa voix. Dalida roule les "r" comme tous les Italiens, mais teinté d’Orient. C’est pour cela que sa voix ne ressemble à aucune autre. Si elle a pu chanter dans neuf langues différentes, c’est grâce au métissage de l’Égypte qui a nourri cette facilité pour les langues. Elle en a fait un atout extraordinaire. Le public la voyait comme une diva parce qu’elle avait un grand charisme. C’est pour cela qu’elle perdure. Elle est présente comme si elle était là. Et les nouvelles générations l’aiment. C’est le plus beau, qu’elle soit reprise par les jeunes.  

Vous perpétuez cette mémoire…
Je me suis occupé d’elle de son vivant et je continue de faire mon travail. Mais vous savez, on ne peut pas faire de l’or avec du plomb, je l’ai juste réactualisée avec des arrangements de notre époque.

Elle est toujours aussi très présente dans le monde arabe. Pourquoi ?
Dalida leur appartient. Il y a un amour incroyable bien qu’elle soit d’origine italienne. C’est très touchant. On ne touche pas un cheveu de Dalida dans les pays arabes. Elle a toujours dit qu’elle venait d’Égypte, elle en était sincèrement fière. 

Que représente cette exposition à l’IMA ?
C’est un beau travail et une bonne initiative de Jack Lang que Dalida a très bien connu. Je suis très fier que Dalida y soit l’égale des divas orientales. Et ce titre : Divas. D’Oum Khalthoum à Dalida !  Les réunir toutes les deux dans ce titre, c’est un honneur et une reconnaissance extraordinaires.

Dalida Helwa ya Baladi (Orlando/Barclay) 2021
Exposition
Divas d’Oum Khalthoum à Dalida à l'Institut du Monde arabe à Paris, du 19 mai au 26 septembre 2021