Laura Cahen, la belle échappée

Laura Cahen vient de publier "Une fille", son second album. © Jérémy Soma

Quatre ans après son premier album, Laura Cahen est de retour avec Une fille. Elle s’y révèle cavalière d'une électro-folk enchanteresse, affirme un caractère farouchement déterminé et pousse sa voix vers de nouveaux sommets.

RFI Musique : Qu'est-ce qu'on doit comprendre à travers le titre Une fille ?
L.C. : Une fille, c'est moi. Mais c'est aussi celles que j'aime, celles que j'ai envie de défendre et même de sauver. J'ai été très choquée par l'actualité autour des féminicides. Enfin, ça existe depuis la nuit des temps sauf qu'aujourd'hui on en parle beaucoup. Cela m'a beaucoup peinée, touchée, et donc inspirée. On peut dire des filles, de ce fait.

Sur votre album précédent Nord, il était question des racines familiales. Était-ce le bon moment, là, de vous plonger davantage dans l'introspection ?
C'est une suite un peu logique de commencer par les racines puis d'évoluer vers le tronc. J'étais partie sur l'histoire de mes ancêtres, de ma famille, des origines. Et aujourd'hui, j'avais envie d'être plus proche de mes émotions, de ce que je vis en ce moment. Je n'étais sûrement pas prête à le faire avant. Il y a encore cinq ans, je n'assumais pas, je mentais par omission, je ne parlais pas vraiment de mon homosexualité par exemple. Désormais, je ne cherche plus à m'en cacher. Ou à changer de pronom dans les chansons. Le faire me paraîtrait même totalement aberrant.

Il y a une affirmation d'identité aussi bien sur la pochette que dans le titre Dans mon lit...
La porte, aussi. Même La jetée ou Cavale, c'est très présent. Ce sont des chansons d'amour, pour la plupart. A une époque, je les aurais masquées ou pris des détours. Là, je n'en prends plus. Dans mon lit, je me suis dit : "Qu'est-ce que j'écrirais si j'essayais d'être plus la directe possible ?" Aller à contre-pied de ce que je faisais habituellement, éviter les images poétiques où chacun puisse se faire sa propre idée.

Estimez-vous avoir une approche défiante ?
Au milieu de commentaires bienveillants et élogieux, j'ai remarqué que quelques personnes prenaient personnellement le "Qu'est-ce que ça peut vous faire ?" du refrain. C'est qu'il y a encore un petit souci quand même, je pense. Quand j'ai écrit cette chanson, ce n'était pas forcément adressé à la foule. Peut-être à mes parents. Je me souviens avoir eu quinze ans et m'interroger sur la façon de le dire et d'assumer. J'étais incapable d'en parler à mes parents. Et puis, je me mets à la place des ados aujourd'hui. Même si la société a évolué, un coming-out ça reste une étape difficile.

Je ne cherche à devenir porte-parole de quoi que ce soit. Simplement, ne pas en parler serait me trahir. A vrai dire, j'aimerais bien que ce ne soit plus un sujet. Mais il se trouve, hélas, que ça l'est encore.

 

Qu'attendiez-vous de l'apport de Dan Lévy pour la réalisation de ce disque ?
J'ai adoré ses albums The Do notamment le troisième, fantastique. Son travail aussi avec Jeanne Added : ce minimalisme, ce côté très brut avec peu de choses mais qui restent même quand même puissantes. Je suis donc allée le chercher pour ça. Je ne pensais pas qu'il accepterait mais, en fait, il a vraiment aimé ce que je faisais. On a une première histoire heureuse avec La complainte du soleil qui s'est retrouvée au générique de fin du film J'ai perdu mon corps, de Jérémy Clapin. C'était la première étape de notre travail, un essai pour voir si ça pouvait fonctionner entre nous. Dan travaillait en même temps sur la musique de ce film et il a fait une association d'idées pour proposer la chanson au réalisateur. Le film a remporté deux Césars et été en course aux Oscars, je n'en revenais pas. On a réussi ensemble pour ce disque à faire ce mélange entre quelque chose d'acoustique-organique et les petites touches électroniques.

La rencontre d'une certaine manière de Feist et d'Anne Sylvestre ?
Complètement. Vous ne pouvez pas dire mieux (rires).

La présence des éléments naturels dans vos chansons, c'est une obsession ?
Cela l'a toujours été et, je pense, que ça le sera toujours. C'est mon côté romantique du XIXe. On est trop loin de la nature en ce moment et il faudrait qu'on s'y replonge. Il n'y pas meilleur vecteur de rêve et d'imaginaire que la nature et les éléments. Cela permet de raconter aussi les turbulences intérieures, il y a plein de corrélations entre le temps et les émotions.

Vous interprétez Coquelicot avec Yael Naim. Un repère de votre enfance ?
Je l'ai vue sur scène dans la comédie musicale Les Dix Commandements, j'avais dix ans. C'était mon personnage préféré (rires). J'ai écouté en boucle ses trois premiers albums. L'année dernière, on s'est rencontrées juste avant le premier confinement suite à l'invitation de deux chorégraphes du Centre chorégraphique national de Grenoble. Ils avaient invité cinq chanteuses à faire une performance. Le public déambulait de pièce en pièce pour écouter chacune. J'ai chanté Coquelicot qu'elle a entendue. Après, on a beaucoup échangé et elle a accepté ma proposition. Quelqu'un de très humble et avec qui je partage les mêmes valeurs.

Dans Cavale, vous êtes encerclée par des loups. Huit ans après votre titre Mon loup, doit-on y voir une autre obsession chez vous ?
Justement, c'était un peu un auto-clin d’œil ce refrain "Les loups ne m'arrêteront pas". Finalement, la chanson Mon loup m'a permis d'avoir une première belle visibilité puisqu'elle a été beaucoup diffusée. Mais après, elle m'a beaucoup poursuivie d'une autre manière parce que c'était assez éloigné de ce que j'avais envie de faire. Cette chanson parle de deux femmes qui s'échappent d'un camp de travail forcé. Il y a un petit côté The Handmain's Tale (la série avec Elisabeth Moss, NDLR) dans l'idée de fuir ses oppresseurs.

Être accompagnée de deux filles sur scène, une évidence ?
Il fallait que je sois jusqu'au-boutiste. J'ai été atterrée des statistiques du nombre de femmes dans la musique. C'est pas possible. Il faut donner de l'espoir aux jeunes générations, elles ont le droit de choisir d'être batteuse, bassiste ou ingénieure du son. Et surtout de s'y faire une place.

Laura Cahen Une fille (Pias) 2021

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