Printemps de Bourges : Gaël Faye et Pomme remportent la "party"

Gaël Faye, au Printemps de Bourges, le 24 juin 2021. © Edmond Sadaka/RFI

Après avoir été repoussé, Covid-19 oblige, le Printemps de Bourges a enfin lancé la saison des festivals. Pour cette 45e édition masquée, artistes et spectateurs sont au rendez-vous, heureux de se retrouver.

« On est vivant, on est là ! On est à un concert, c’est vraiment fou ! » Gaël Faye donne le ton pour le premier concert –complet– de sa tournée. Accompagné de 3 musiciens et devant un public conquis dès les premières notes, le rappeur de 38 ans ouvre le bal avec Lundi méchant extrait de son dernier album sorti il y a quelques mois.

Ça chante, ça danse, ça crie… L’ambiance est à la fête. Entre deux chansons, Gaël Faye remercie à plusieurs reprises les spectateurs d’avoir fait le déplacement. Et ils ne sont pas venus pour rien ! Trois invités se sont succédé aux côtés du poète franco-rwandais : la Canadienne Mélissa Laveaux (Seuls et vaincus et Jump in The Line), la douce Pomme (Only Way is Up) et pour finir le rappeur nigérian OBI (Boomer). À ce moment-là, la foule du palais d’Auron est debout et se déhanche, sur invitation de l’artiste.

Le concert de tout juste une heure s’achève sur Respire et Chalouper. On siffle, on redemande une chanson, mais c’est déjà la fin.

Un public assis mais conquis

Clameur dès l’extinction des lumières de la salle. La chanteuse folk Pomme arrive sur scène sous les applaudissements. Vêtue d’une combinaison blanche à pois noirs, elle semble, elle aussi, prête au décollage dans l’espace et ouvre son concert avec le titre Anxiété, extrait de son album Les failles (2019), seule avec son synthé. Dans un silence quasi mystique, Pomme chante : Je suis celle qu’on ne voit pas/ Je suis celle qu’on n’entend pas/ Je suis cachée au bord des larmes/ Je suis la reine des drames.

Pour son 3e concert à Bourges, la jeune Lyonnaise, accompagnée de deux musiciennes, a su embarquer les spectateurs dans son univers mélancolique teinté d’électro. À noter aussi le trio d’un soir avec Flavien Berger et November Ultra (Les séquoias, Chapelle et Soft & Tender), tous coiffés de chapeaux pointus bleus.

© RFI/Edmond Sadaka
Pomme sur la scène du palais d'Auron, Bourges, juin 2021.

 

Un peu plus tôt dans la journée sous le chapiteau « Winouis », le public découvre les concerts d’artistes émergents. Plongé dans le noir presque complet, un musicien, guitare sur le dos, entouré de ses claviers et boîtes à rythme. Le public est assis, installé autour de tables ou tout au fond du chapiteau dans les gradins, pour respecter les distances de sécurité. Malgré cet éloignement bien organisé, Poltergeist, jeune producteur d’électro français influencé notamment par Talking Heads ou Depeche Mode, réussit à toucher le public qui en redemande.

À l’extérieur de la tente, la vie reprend son cours. Spectateurs, musiciens, professionnels se retrouvent sous le soleil timide de Bourges. Partager un verre au son des basses qui rythment le festival, c'est aussi cela le printemps de Bourges.

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Entretien avec Gaël Faye, à quelques heures de ce premier rendez-vous avec le public de Bourges. 

Sébastien Jédor : Vous en aviez rêvé de cette reprise et ce n’était pas un "Rêve kerozen" cette fois-ci ?
Gaël Faye : Cette fois, c’est un vrai rêve qui sent bon. Oui, c’est vrai je l’attendais impatiemment. D’autant plus que j’avais sorti un album il y a quelques mois et que je ne pouvais pas le défendre. La situation était absurde parce que pour moi, faire un album, ce n’est rien d’autre qu’un prétexte pour monter sur scène.

Effectivement l’album Lundi Méchant s’écoute et se danse aussi. Il est fait pour Chalouper ?
Oui exactement. Chalouper, danser, penser. Je l’avais conçu dans cette énergie-là, en pensant énormément à la scène. Donc je suis très très heureux de le présenter au public.

Un public assis -certainement un peu debout aussi- et masqué… Ça change quelque chose pour vous ?
Non, le masque, tout le monde s’y est habitué. On s’est habitué à ces contraintes-là. Mais simplement le fait d’être ensemble, de sortir, d’écouter de la musique vivante, pas derrière son écran, ça procure suffisamment d’émotions pour vivre de grands moments.

Vous avez dit, qu’écrire un album c’est pour danser et penser. Quand vous écrivez vos textes, vous les voyez comme des "échos de nos vies silencieuses", pour citer encore une de vos chansons ? 
Il y a cette dimension-là dans mes textes en effet. Pouvoir parler de mondes dont on entend moins parler. Qui ont tendance à s’effacer si on ne les retient pas. Si on ne les emprisonne pas dans quelques textes ou quelques chansons. Je fais aussi œuvre, parfois, de mémoire sur certaines chansons. Même si ce n’est pas systématique. Il y a certaines chansons qui racontent des mondes oubliés.

Dans cet album, vous racontez l’indifférence en 1994, au moment du génocide au Rwanda. Vous êtes un membre actif du collectif des parties civiles pour le Rwanda. Emmanuel Macron est allé le mois dernier à Kigali. Il a reconnu des "responsabilités" de la France sans présenter d’excuses formelles. Est-ce que c’était la bonne formule ? Est-ce que ça va assez loin ?
C’était historique. Quand on ne connait pas le dossier, on se dit que ça va de soi, vu l’ampleur de ce qu’il s’est passé au Rwanda en 1994. Que c’était la moindre des choses qu’un président français se déplace et reconnaisse des responsabilités. Mais il faut reconnaitre à Emmanuel Macron un courage politique parce qu’en 2018, il y avait rupture diplomatique. Il n’y avait plus aucun lien entre les deux pays. Et il a quand même fait cet effort-là. Emmanuel Macron qui reconnait la responsabilité de la France, c’était très fort. 
Mais c’est vrai, j’aurais aimé des excuses parce que je viens d’une famille qui a été décimée. Que j’ai des amis, de la famille qui sont rescapés. Emmanuel Macron se trouvant au mémorial de Kigali, devant 250 000 tombes, je trouve que ça n’aurait pas été s’abaisser que de présenter des excuses. Au contraire, cela aurait été se grandir. 
En tout cas, le discours d’Emmanuel Macron ne doit pas être considéré comme un aboutissement, mais comme un point de départ : les bons mots lyriques d’un président français, c’est très bien mais derrière il faut des actes... Il y a 30 plaintes [en France contre des personnes suspectées dans le génocide de 1994, NDLR]. On n'a eu que 3 procès en 20 ans. Il est temps que ça s’accélère parce que sinon, beaucoup de ces présumés génocidaires vont mourir innocents. Et la justice qui ne fait pas son travail, cela ne permet pas de fabriquer des nations apaisées.