Bonnie Banane, artiste en version augmentée

Bonnie Banane, 2021 © E.Sadaka / RFI

Insaisissable, théâtrale, décalée, un brin déjantée, la chanteuse-actrice Bonnie Banane s'érige en héritière de Brigitte Fontaine et trimballe avec elle un r'n'b à la française hybride et loufoque. Nous l'avons rencontrée lors de son récent passage aux Francofolies de La Rochelle.

Une scène presque nue. Juste un micro géant particulièrement visible qu'on pourra interpréter de manière aléatoire comme un tuyau d'aspiration ou un ver de terre. Elle porte de la fourrure et le chapeau de la mère de la mariée. Percevoir, d'emblée, une excentricité tendance borderline, une présence nonchalamment volubile, une voix ronde et traînante.

Le concert prend, lui, des allures de cabaret expressionniste. Déroutant et assumé. Forcément, cet anticonformisme divise. Maladroit ? Puéril ? Performance ? Ou courant d'air frais nécessaire ? Certains déplorent l'absence de musiciens.

Elle affirme : "C'est un parti-pris que de jouer sur bandes. Je sais bien que ce n'est pas l'usage d'être seule. J'avais besoin de revenir à zéro, de me jeter dans la vide. Peut-être qu'un jour, j'additionnerai davantage". Légèrement paradoxal quand on sait que son album Sexy Planet s'est dessiné dans le collectif (une ribambelle de producteurs dont Para One, Théo Lacroix ou Ponko & Prizly).

Donc Bonnie Banane qui, après Pomme, vient garnir la corbeille de fruits chantants. Peu d'éléments biographiques à disposition. Ne pas compter, d'ailleurs, sur la Parisienne d'origine bretonne pour fournir des informations complémentaires. "Ma vie privée, mon passé, mon parcours personnel n'apportent rien au projet".

Alors, il faut prendre ce qu'elle daigne vouloir bien donner : Anaïs Thomas, son patronyme au civil, une jeunesse passée à dévorer les clips sur MTV et la musique afro-américaine, une éducation par "des gens diagnostiqués bipolaires", une formation au Conservatoire national supérieur d'Art dramatique, un rôle dans le film radical de Bertrand Bonello L'Apollonide : Souvenirs de la maison close, un autre dans une série fantastique sur Netflix (Mortel).

Elle dit : "Je vois les choses, et c'est aussi le cas pour la musique, du côté de l'interprétation et du jeu". Elle dit encore : "Bonnie Banane, ce n'est pas un personnage. C'est moi en version augmentée, qui chante, se déguise, fait des fantaisies".

Rien de surprenant, non plus, à ce qu'elle voue une admiration sans bornes à l'égard de Brigitte Fontaine, jusqu'à inscrire le titre méconnu J'ai 26 ans au sein de sa set-list. "Un sacré modèle, une œuvre incroyable, intemporelle, une écriture absolument remarquable".

Entre un premier EP en 2012, un autre trois plus tard et l'album publié il y a quelque mois - sans oublier des collaborations remarquées pour Flavien Berger, Jimmy Whoo ou Myth Syzer - Bonnie Banane semble se déjouer complètement de l'espace-temps. "Je suis lente, exigeante, à contre-courant du rythme qu'on est censé suivre apparemment. Le perfectionnisme, c'est un peu un boulet que je traîne, même si j'ai essayé de lâcher du lest sur cet album".

Dans Sexy Planet, elle a recours à la punchline ("Tu m'excites quand tu me respectes"), aux commandements féministes, à la synth-funk, aux comptines pour adultes, à la répétition martelée, à la poésie surréaliste, au décalage humoristique. Une étrange façon d'être à la fois forte en thème et cancre dissipée.

Plus frontale, Limites, chanson glaçante sur le consentement. "Un freestyle, une pulsion, le résultat d'une impuissance. Je voulais être utile, revenir à une pédagogie directe, quitte à être cruelle pour se faire comprendre". La retrouver, enfin, à la rentrée sur un des titres (Octembre) du deuxième disque du pétaradant québécois Hubert Lenoir. Un enfant du désordre. Comme elle.  

Bonnie Banane Sexy Planet (Péché Mignon / Grand Musique Management) 2020
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