Adrien Gallo, BB Brunes à contre-courant

Adrien Gallo. © Chaumont Zaerpour

Le leader emblématique du groupe de pop-rock BB Brunes aligne ici des chansons ouatées, délicates, élégantes, intemporelles et portées par un penchant nostalgique. Là où les saules ne pleurent pas, son deuxième pas de côté montre une (belle) facette insoupçonnée de la personnalité d'Adrien Gallo.

RFI Musique : qu'est-ce qui a changé depuis Gemini, votre première incursion en solo il y a sept ans ?
Adrien Gallo :
Tellement de choses. Je suis passé par beaucoup d'états différents. Il y a eu une rupture amoureuse très douloureuse. Des adieux et L'un aime l'autre et l'autre un autre, ce sont deux chansons que j'ai vraiment enregistrées au plus mal de ma forme. Ensuite, il y a une sorte de renaissance avec la rencontre de la mère de mes enfants. Enfin, plutôt des retrouvailles parce que c'était un amour de jeunesse. J'ai ainsi connu deux pics assez mouvementés et contradictoires.

Un désir de déplacer le curseur aussi musicalement ?
Il y avait déjà une volonté de ne plus être dans l'électronique, mais une sorte de classicisme dans l'approche du son, c'est-à-dire un piano, un quintet de cordes, des instruments d'orchestre comme le vibraphone ou la harpe. Quelque chose d'intemporel, moins marqué par une époque qu'on peut écouter dans trente ans et se dire que ça a bien vieilli.

Et faire entrer en collision la chanson française dite classique avec la pop anglo-saxonne des années 70 ?
Exactement. Des chansons de Barbara ou Anne Sylvestre renvoient à l'éternité. C'est l'âge d'or de la chanson française, avec un propos qui n'a pas pris une ride et que les jeunes écoutent. Pour le côté pop anglo-saxonne, un mélange de l'album Ram de Paul et Linda Mc Cartney, et One year de Colin Blunstone, extrêmement réussis tous les deux dans les arrangements.

Avez-vous le sentiment de vous être mis en danger ?
Il n'y a pas de répétition par rapport à ce que j'ai fait auparavant. Je sors de ma zone de confort et me montre sous un jour où on ne m'attend pas forcément. C'est un peu anachronique, pas vraiment dans l'air du temps. Mais j'aime trop la musique pour essayer de calculer. Je suis conscient que je ne rends pas un album commercial, loin de l'électro et du rap qui ont le vent en poupe. Ce n'est pas une démarche anti-musique d'aujourd'hui, juste aller au bout de ses envies. Et je pense que la chanson traditionnelle a un beau futur devant elle. Il faut seulement ne pas se laisser paralyser ou faire un blocage par rapport à l'héritage, aux grandes choses qui ont été faites auparavant.

La voix en appelle à la tendresse ?
Ça me va parfaitement ce qualificatif, surtout qu'on a en tous besoin en ce moment. À partir du moment où je parle de choses intimes, j'aime bien qu'elle soit très posée et qu'on doive tendre un peu l'oreille. D'ailleurs, c'est un album où il faut prendre le temps pour l'écouter parce qu'il n'embrasse pas l'époque dictée par l'urgence et les nombreuses informations.

Peut-on dire que cet album est aussi traversé par la figure de votre père disparu ?
C'est une figure assez importante dans ce disque, c'est vrai. J'ai composé sur le piano qu'il m'avait offert quand j'avais cinq ans. Il m'a fait lire des gens comme René Char ou Jacques Prévert. Il m'a ouvert à la poésie, à l'art en général. Avant de m'atteler à ces chansons, j'ai lu ses poèmes qui sont très beaux et que je devrais peut-être mettre en musique un jour. Cela m'a encouragé à être un peu plus profond, à mettre la barre un peu plus haut.

Est-ce le fait que vous êtes vous-même père qui a impulsé ce besoin de convoquer l'enfance ?
Certainement. Il y a beaucoup de nostalgie, de souvenirs d'enfance. L'album est dédié à mes enfants, on les entend en ouverture avec leurs gazouillis. Ça marque un nouveau chapitre de ma vie. Et puis, la filiation est omniprésente, avec mon père, mes enfants et moi au milieu. C'est une sorte de passation.

Deux titres sont partagés avec Vanessa Paradis. Elle vous fascine ?
Les jolies choses et Les clochettes de mai sont des chansons que je lui avais proposées pour son album. Elle avait adoré, mais ils ne sont pas arrivés jusqu'à destination. Je n'avais pas envie de les abandonner. Je lui ai fait écouter les arrangements et on a enregistré ensemble en live. Ce qui est assez incroyable, c'est la justesse immédiate dès qu'elle se met au micro. Chanter avec elle relève un peu de l'irréel. Sa voix a bercé mon enfance, elle fait partie des icônes d'aujourd'hui.

Vous avez écrit exclusivement pour des femmes (Yelle, HollySiz, Alizée). Doit-on en déduire que vous avez une sensibilité féminine ?
Je pense que j'aurais adoré être une chanteuse (rires). Il y a de ça : le fantasme de se transformer en femme quand tu écris pour elles. C'est peut-être parce que ma mère me chantait des chansons douces et que j'ai le souvenir finalement d'une voix qui berce. Dans l'album, c'était important d'éclaircir avec des voix plus solaires que la mienne, grave et susurrée. Être auteur, ça fait partie du chansonnier. 

Ils solitudes et Capitale triste, c'est un constat de l'époque ?
C'est une sensation assez vive dans les grandes villes, où on est tellement nombreux et pourtant impossible de ne pas se sentir seul. Un vrai paradoxe. Je n'aime pas trop les chansons engagées politiquement, là c'est juste un ressenti. Ces chansons-là ont été enregistrées quelques mois avant le confinement. Feu! Chatterton parle aussi de ça dans Monde nouveau. On sentait qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas dans notre mode de fonctionnement et que ça allait exploser.

Comment s'inscrit cet album par rapport au groupe BB Brunes ?
Ce sont des parenthèses, des échappées. Mon présent, c'est ça : cet album dans lequel je suis ancré. Je me sens en total accord avec ce désir-là. Les disques solo, je ne les vois pas comme des ruptures avec le groupe, mais davantage comme aller se nourrir ici et là pour ne pas s'asphyxier. On n'a qu'une vie et il faut être pluriel selon moi.  

Adrien Gallo Là où les saules ne pleurent pas (Parlophone) 2021
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