Centenaire de Georges Brassens, les chansons d’abord

Georges Brassens. © Getty images/Daniel Simon

Ce 22 octobre, Georges Brassens aurait eu cent ans. Ce centenaire, qui concorde avec le 40e anniversaire de sa mort, est l’occasion de parutions autour du chanteur. Qu’est-ce qui fait que l'on continue de redécouvrir Brassens ? Quelles sont les principales clés de son œuvre ? RFI Musique propose une balade thématique - et forcément non exhaustive- dans ses chansons.

Elle était enfant quand Georges Brassens a fait ses débuts entre 1952 et 1956 aux Trois Baudets, le théâtre de son père (1). Mais Françoise Canetti garde une image nette du chanteur, sa guitare entre les mains et le pied sur un tabouret. "J’ai le souvenir de quelqu’un qui était terrorisé par le public. Brassens était un homme fort, avec une grosse carrure. Il suait à grosses gouttes et ça gênait beaucoup les gens du premier rang de voir quelqu’un d’aussi mal à l’aise. Et puis, il y ceux que les paroles dérangeaient. Il disait des gros mots, il avait un français très cru et certains étaient choqués par les expressions qu’il employait", se rappelle-t-elle.

Un grossier personnage ou un poète ?

Si Françoise Canetti publie un coffret de quatre disques intitulé Georges Brassens, Elle est à toi cette chanson…, dans une année où l’on célèbre les 100 ans de sa naissance et les 40 ans de sa mort, c’est qu’elle veut faire entendre son Brassens. Celui de ses débuts sous le regard de Patachou et de Jacques Canetti, celui qui a donné la main à bien des débutants (Yves Simon, Philippe Chatel, Maxime Le Forestier, Pia Colombo…) ou voulait mettre en musique les poèmes de l’écrivain René Fallet, son grand ami. Si Brassens a d’abord espéré être poète puis auteur pour d’autres, il reste indissociable de ses chansons. De son vivant, il aura enregistré quinze disques et laissé derrière lui des textes qui seront interprétés post mortem par Jean Bertola.

"Il y en a qui viennent voir Brassens parce que c’est la mode. Il y en a qui viennent voir Brassens parce que c’est un grossier personnage. Il y en a qui viennent voir Brassens parce que c’est un poète. Il y en a qui viennent voir Brassens parce qu’ils n’ont pas eu le temps d’aller voir Luis Mariano. Il y en a qui viennent voir Brassens parce qu’ils ont un ami qui vient voir Brassens. Tous ces publics-là, il faut arriver à les conquérir. Enfin, mon ambition, c’est de conquérir surtout ceux qui prennent Brassens pour un poète", disait-il à son ami sétois Henri Delpont (2).

Une veine comique, une veine poétique ?

Le personnage public de Georges Brassens est plutôt bonhomme. Mais son propos n’en est pas moins décapant. Dans la France de l’après-guerre, il chante sa morale anarchiste et son individualisme forcené. La Mauvaise réputation fait office de présentation, il n’écoutera jamais "le clairon qui sonne". "Son humour est présent dans plus de la moitié des chansons. C’est un humour très français, avec beaucoup de contrastes et de juxtapositions. Il ne riait jamais aux dépens d’un personnage. Quand il était interrogé au sujet du rire, il disait : 'J’essaie de me placer au point de vue d’une bienveillante ironie universelle'", observe Loïc Rochard, auteur du livre Sous la moustache, le rire ou L’humour de Georges Brassens ainsi que de nombreux livres sur le chanteur (3).

La censure l’a touché à ses débuts et il fait régulièrement scandale. Lui qui fut envoyé un an au STO, en Allemagne, durant la Seconde Guerre mondiale chante le pacifisme dans La guerre de 14-18 ou Les Deux oncles. Mais il serait sans doute trop simple de classer ses titres en deux veines : l’une comique, l’autre poétique...  

Ayant étudié la poésie classique à la bibliothèque du XIVe arrondissement durant des années 1940 où il mange de la vache enragée, Brassens est "le" chanteur des poètes. Il adapte François Villon, Paul Fort, Victor Hugo, Louis Aragon, etc. "Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’il était fondu de poésie. Il connaissait des centaines de poèmes par cœur. Lors d’interviews, il pouvait citer des poèmes entiers de Baudelaire ou de Gérard de Nerval. La poésie prenait une place considérable dans sa vie et dans ses lectures. Il a vécu deux ans en étudiant Villon", rappelle Loïc Rochard.

Vrai misogyne ou amoureux des femmes ?

Ce "gros bosseur" travaille ses vers tôt le matin et met parfois des mois à achever un texte. S’il est dans le cœur des Français tout au long des années 1960 et 1970 et que ses tours de chant à Bobino affichent complet des mois d’affilée, c’est qu’il traite de thèmes universels. La mort, l’amour, l’amitié, le temps qui passe et les grandes idées...

Son petit théâtre est peuplé de personnages archétypaux : le flic, le curé, le cocu et la foule des braves gens. De la nonne à la femme adultère, en passant par la "mégère gendarmicide", les femmes sont au cœur de ce répertoire. Pauline Dupuy, qui interprète les chansons de Brassens avec sa contrebasse est venue à ces chansons grâce à des amis. Elle a rapidement voulu vérifier la misogynie du chanteur.

 "On a sorti de leur contexte des mots qui sont marqués. Mais Brassens incitait les femmes à être libres, indépendantes, coquines ou drôles. Tout ce qu’il aimait chez les gens en fin de compte. C’est plutôt avant-gardiste !", assure-t-elle. Dans les deux disques de son Contre-Brassens, la musicienne s’est intéressée aux chansons d’amour et aux textes érotiques, poursuivant son questionnement sur la féminité dans ce répertoire. Si elle reprend la Complainte des filles de joie sur scène depuis le début et avoue un faible pour À l’ombre du cœur de ma mie, elle ne s’imaginerait pas revisiter La supplique pour être enterré sur la plage de Sète.

Le texte d’abord, les musiques après ?

Chez Georges Brassens, la guitare soutient la mélodie et le texte ; elle ne doit jamais détourner l’attention des paroles. Mais il y a bien plus qu’un "popopopom" dans ses petits airs. Pour que Pauline Dupuy choisisse de s’attaquer à une chanson, c’est même la musique qui est décisive. "Dans le chemin de Contre-Brassens, il y a eu plusieurs étapes. Il y a eu d’abord des arrangements contrebasse-voix. Puis, on est parti sur un travail musical très enrichi, décrit-elle. Brassens a mis son talent dans l’écriture du texte et des musiques. La richesse mélodique, harmonique, poétique est incroyable, et on a encore de la place pour interpréter ses chansons et arranger ses musiques. C’est fabuleux !"

Pourquoi célèbre-t-on Georges Brassens à l’occasion de ce centenaire jusque dans sa bonne ville de Sète ? Qu’est-ce qui fait que, quarante ans après sa mort, intervenue le 29 octobre 1981, des gens qui ne l’ont pas connu de son vivant découvrent ses chansons ? Que ses Copains d’abord sont repris par toutes les fanfares de France et de Navarre ?  "C’est la concordance de ses textes, des musiques, et de ce qu’il était humainement. Son côté libertaire me touche. J’ai l’impression qu’il nous attire toujours à lui et qu’il nous élève", estime Pauline Dupuy. 

(1) Jacques Canetti a été le grand découvreur de la chanson française des années 1950 et 1960.
(2) Entretien extrait du coffret Georges Brassens Elle est à toi cette chanson…, CD2 : Les années Trois Baudets, Productions Jacques Canetti.
(3) Loïc Rochard est notamment l’auteur des livres, Les mots de Brassens Petit dictionnaire d’un orfèvre du langage, du formidable autoportrait Brassens par Brassens, qui reparaît au Cherche Midi, et de Brassens, sans technique un don n’est rien…, un petit traité de rhétorique et de versification à mettre entre les mains de tous les "Brassenseux".