Sanseverino rebranche sa guitare pour "Deux doigts dans la prise"

Sanseverino. © Denis Pourcher

Après un petit détour par le tango en 2019, Sanseverino, enfant de Montreuil, branche à nouveau sa guitare pour Deux doigts dans la prise, un disque qui vrombit à fond la caisse. Sur ses pistes pleines de sueur et de chaos, il chante ses coups de gueule, ses coups de tendresse. Avec des textes joliment ciselés sur du rock’n’roll. Du vrai.

Il faut grimper sec dans les hauteurs de Montreuil, pour atteindre sa maison nichée entre le cimetière et les Murs à Pêches, quartier de gitans et de rockeurs. Si certains artistes revendiquent leur attachement à leur territoire, Sanseverino, enfant de Fontenay-sous-Bois, dans sa ville d’adoption depuis quinze ans, se réclame bel et bien d’ici, de cette banlieue est-parisienne, haut-lieu des "narvalos" : son fief.

"Je traînais déjà là dans les années 1990. À l’époque, on allait voir des concerts dans de vieilles usines pouraves, raconte ce titi montreuillois. J’appartenais à des bandes de vieux rockeurs à mobylettes nés entre 1955 et 1970, fans de blues, raides-dingues de musique amerloque : les Johnny Montreuil, les Gommard blues band et consorts".

D’ailleurs, Sanseverino a ce look : les docks montantes, les mille tatouages comme une bande dessinée sur sa peau, les lunettes à énorme monture noire et blanche, les cheveux en pétard, la voix gouailleuse et le débit mitraillette qui enchaîne les phrases et les idées dans une urgence à tout dire.

En ce moment, le chanteur s’avoue "raide mort", assailli par des activités aussi folles qu'enthousiasmantes : des concerts à foison, un projet théâtral, une aventure autour de Brassens dans le Larzac… "Je resterais bien trois jours au lit, mais si on me demande de repartir demain en concert, ou sur les routes, je suis prêt" rigole-t-il, au taquet. Car tel s’impose son dernier et 11e disque, Les deux doigts dans la prise : électrique, furibard, tonitruant… À fond !

Un groupe garage

"Je sortais tout juste d’un disque de tango, resté ultra confidentiel, en 2019, explique-t-il. Là, j’avais envie d’amplis saturés, de faire bouger le public, de ramoner ma guitare électrique pendant deux heures en concert, de sortir lessivé de mes shows, en ayant la sensation d’avoir tout donné." Avec, en tête, une couleur funk, blues, voire afrobeat, Sanseverino réunit son équipe, sa dream team, un trio organique où chacun donne le maximum de son énergie : Stéphane Huchard, émérite jazzman, à la batterie ; et François Puyalto, bassiste et chanteur, repéré aux côtés d’Émily Loizeau. Les bases furent posées avant l’"enfermement général", puis consolidées pendant le confinement : "Je mettais à l’entrée de mon studio, une petite bouteille de gel hydroalcoolique… Ça faisait très pro", précise-t-il. Pour composer, le chanteur balance sur sa guitare des bribes d’idées, des gimmicks, autour desquels ses deux acolytes brodent, apportent leur pierre à l’ossature.

Puis Sanseverino réécoute, métamorphose, aménage et re-suggère à ses potes… Et ainsi de suite. Jusqu’à ce que chacun des trois valide chaque note. Ainsi la musique est-elle née du processus quasi live, d’un "groupe de bar", comme l’exprime l’artiste : "Je veux que sur scène, on soit tous proches, avec les amplis derrière le batteur, avec du gros son qui tâche, de la sueur et du bordel." Des ingrédients qui bien sûr, s’entendent sur les pistes enregistrées dans un vieux studio de Pigalle des années 1970, avec de la moquette marron au mur.

De l’écriture automatique

Pour Les deux doigts dans la prise, le maître-mot de Sanseverino était, de façon cocasse, "lâcher prise". Lui qui s’avoue volontiers "control freak", et rassuré par les concepts, lui qui a lu un million de fois le livre Papillon, avant d’oser faire un disque dessus, a décidé de ne pas s’autocensurer, de s’accorder une totale carte blanche, et d’envoyer valser sa fourmilière intérieure. "La période me disait que c’était peut-être la dernière fois que je composais, donc mon mantra, c’était : vas-y sans filtre !"

Pour les paroles, il a, peut-être encore plus qu’à l’accoutumée, laissé jaillir ce flux, ce flow : l’écriture automatique. Ainsi décrit-il son processus : "Je ne compose pas des chansons. Je 'trouve' des trucs. J’écris tout ce me passe par la tête. Et parfois, je tombe sur une phrase hyper bien taillée : elle devient un début de chanson, un refrain, etc."

Ensuite, il cisèle autour, sculpte, peaufine son texte, jusqu’à valider chaque mot. Enfin, il accommode sa prose aux sons – des mots qui swinguent, des mots qui valsent, des mots qui boxent. Et, finalement, dans tout son procédé qui relève quasi de l’inconscient, Sanseverino dit des trucs ultras intelligents. Et passe des coups de gueule bien corsés : contre les compteurs Linky, contre les 135 euros d’amende pour non-port du masque, contre les tirs de LBD ciblés sur les mômes ou les personnes âgées dans les manifs... "Et encore, je me modère", argue celui qui se défend d’écrire des chansons engagées.

Surgissent aussi de ces titres, variés et pleins d’âme, comme les objets hétéroclites d’une brocante, des morceaux d’antimilitarisme (Craonne), une maison qui craque, chante et poétise (Chez J.J. Cale), des îles bleues qui se souviennent de l’esclavage (Les Îles de Pâques), des bastons de bastringues (Ça boxe)….

Pour Sanseverino, les chansons ne changent pas le monde – "tout au plus, elles distraient, elles rassemblent", dit-il – mais les siennes forgent des paysages, surfent sur des sentiments et parlent au cerveau tout autant qu’aux pieds… Aussi modestes qu’héroïques !

Sanseverino Les deux doigts dans la prise (Verycords) 2021
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