Alex Beaupain, sa préférence Gainsbourg

Pochette de l'album "Love On The Beat" d'Alex Beaupain. © Because Music

Alex Beaupain s'essaie à un exercice périlleux en s'emparant de Love on the Beat, un album de Serge Gainsbourg paru en 1984, en pleine période "Gainsbarre". Franche réussite pour le quadragénaire, conjuguant majesté des cordes et électro aussi luisante que "clubbing".

RFI musique : Vous aviez 10 ans quand Love on the Beat est sorti. Quelle perception de l'album et de l'homme aviez-vous à cet âge-là ?
Alex Beaupain :
Le Gainsbourg que ma sœur et moi avions commencé à voir, c'était "Gainsbarre". Il pouvait nous arriver lorsqu'on avait le droit de regarder la télévision de tomber sur lui. Et puis, on avait des copains qui en parlaient dans la cour de l'école parce que c'était une personnalité médiatique très importante à l'époque. À dix ans, ce sont surtout des impressions, des sensations : les cris de Bambou sur Love on the Beat, un vieux monsieur à la télé avec une dame qui danse seins nus derrière lui. Quant à la pochette, j'ai mis du temps à comprendre que c'était lui. Je croyais que c'était une femme assez étrange. La première approche de Gainsbourg, chanteur qui va beaucoup compter pour moi plus tard, c'est ce personnage et cet album-là. Donc un mélange de fascination et d'effroi. Les gros mots heurtent l'enfant poli et réservé que je pouvais être.

Pourquoi reprendre cet album légèrement mésestimé plutôt que Melody Nelson considéré pour beaucoup comme son chef-d’œuvre ?
Intellectuellement, je peux analyser et comprendre pourquoi textuellement, musicalement, on peut considérer que Melody Nelson ou même L'Homme à la tête de chou sont des albums bien supérieurs à Love on the Beat. Mais, pour moi, la chanson étant quand même beaucoup liée aux émotions, aux ressentis, aux sentiments, il n'en reste pas moins que mon album préféré de Gainsbourg, c'est celui-là. J'y suis revenu vers mes 19 ans lorsque j'avais saigné tout le reste du répertoire. Dès ce moment, je me suis dit que ce serait intéressant d'aller vers quelque chose de mésestimé.

Vous êtes-vous posé la question de la légitimité ?
On se la pose constamment. Tout ça se fait par étape. D'une part, j'avais envie de le faire. D'autre part, l'opportunité du confinement où on ne faisait plus rien et le 30e anniversaire de la mort de Gainsbourg m'ont fait dire qu'il y avait peut-être un créneau. Encore aujourd'hui, je ne suis pas un artiste très sûr de lui et je doute de l'intelligence de faire cette reprise de Love on the Beat. La plus grosse crise de légitimité que je peux avoir, c'est lorsque je me demande comment je vais réinterpréter ces chansons. Prendre sa place entre l'imitation, qui n'est pas très intéressante, et la désincarnation qui ne l'est pas non plus. J'ai très peu parlé dans mes morceaux, peut-être une fois avec Ciel de traîne. C'était donc très difficile de trouver la manière de le faire et son chemin là-dedans.

Vous avez troqué le côté funk new-yorkais pour des cordes et de l'électro. Une évidence pour vous ?
Dès le départ, l'idée était de réinjecter des cordes. Parce qu'il y a des chansons avec des mélodies et des harmonies très intéressantes, des montées et des descentes chromatiques. Peut-être qu'on les entend moins dans les arrangements de l'époque, efficaces, rutilants. Il y a des gens qui trouvent ça putassier, ridicule presque. Dans les années 80, les cordes avaient pratiquement disparu de la production pop-rock-chanson parce qu'on avait découvert les synthés. Elles réapparaissent à la mort de Gainsbourg avec notamment le trip-hop. Cela m'attirait, car c'était évidemment un clin d’œil à Melody Nelson et à la carrière de Gainsbourg. Ça, c'est le versant un peu "love" de l'album. Et il y a le "beat", qui est un truc que je ne sais pas forcément faire tout seul. Je suis allé chercher le beatmaker Saint DX et Bastien Dorémus qui avaient bossé avec Christine & the Queens et sur les tournées de Charlotte Gainsbourg. Une fois que tu as les cordes et le rythme, cela te permet de revoir la musique différemment et de la mettre dans un écrin un peu majestueux. C'est aussi la première fois, je pense, que Gainsbourg prend des hommes, en l'occurrence les frères Simms pour les chœurs. On m'a conseillé Faux Real, deux frères, eux aussi. Ils ont une certaine attitude, ils jouent sur une gémellité, une espèce de trouble, un peu transgenre. Et ça m'amusait de chanter Lemon Incest avec des frères parce que, tout d'un coup, l'inceste se situe à un autre endroit.

La chanson avait fait scandale à l'époque...
Il n'y a aucun scandale, enfin je parle de la chanson en elle-même. Le scandale, c'est ce qui peut se passer autour, à savoir le clip et le fait aussi que Gainsbourg fasse après Charlotte for Ever. Lorsqu'il fait Le jeu de la vérité*, il rappelle qu'il dit : "L'amour que nous ne ferons jamais ensemble". C'est très rare quand même de l'entendre être aussi didactique dans une chanson parce que généralement, il aime jouer sur le trouble. Avec Aux enfants de la chance, qui est antidrogue, c'est quasiment la seule chanson de lui où il se sent obligé de poser les choses de façon aussi claire. Je ne comprends pas qu'on puisse avoir un problème avec ce titre-là.

Y a-t-il une bascule dans la pornographie au sein de cet album ?
On y est en effet. Il glisse de l'érotisme, qui était le sien avant, à la pornographie. Une chanson comme Love on the Beat semble l'être, mais le texte est extrêmement écrit. Il n'y a rien de trivial, ce sont des strophes en octosyllabique. La pornographie, elle vient du son pléonastique, de sa manière à lui de dire ces choses-là, de cette puissance.

Il vous agaçait parfois ?
Plus jeune, je cautionnais absolument tout. J'étais tellement ébahi, admiratif, que je pardonnais ses faits et gestes. Quand on grandit, on a un avis plus nuancé sur les chanteurs qu'on a aimés. Il a pu être goujat, réac. Son comportement aussi avec Catherine Ringer, ou même Whitney Houston. Il n'y a pas trop d'erreurs dans ce qu'il a pu écrire. Par contre, concernant le personnage, il y a plein de choses avec lesquelles je ne suis pas en accord. Après, ça ne m'intéresse pas que les chanteurs soient des saints. Aujourd'hui, on a tendance à penser que les gens doivent être des monolithes, être irréprochables dans tout ce qu'ils écrivent et font. On demande de plus en plus aux artistes d'être transparents. La chanson inoffensive, c'est vraiment ça aujourd'hui. Ce que j'aime chez Gainsbourg, c'est l'être complexe. Et dans Love on the Beat, il y a toute sa complexité : un type extrêmement sensible, un père amoureux de sa fille, un tonton rigolo qui fait des blagues nulles comme dans Harley David son of the bitch, un mec capable de brillamment se glisser dans la peau d'un homosexuel (I'm the boy et Kiss me Hardy, NDLR), Gainsbarre avec No comment, le Gainsbourg imprégné de poésie du XIXe sur la chanson Love on the Beat...

Vous faites chanter les actrices et écrivez des musiques de film, les sentiments se culbutent avec le sexe dans vos chansons. Là encore, fondateur pour vous, Gainsbourg ?
C'est une source d'inspiration fondamentale avec Souchon et Daho. Gainsbourg, ça me montrait qu'on pouvait être chanteur et faire œuvre, c'est-à-dire ne pas uniquement être interprète pour soi-même, emmener des chansons vers d'autres endroits, écrire des musiques de film. Quand je fais ces choses-là, je pense à lui. Et puis, il y a un autre truc que j'aime chez lui - et qui est terrible à dire, parce que c’est avouer une espèce de loose – c'est qu'il a réussi à 49 ans. Quand je regarde sa carrière, je me dis qu'il me reste encore deux ans. Peut-être que ça peut encore arriver et ça, c'est enthousiasmant pour un chanteur (rires).  

*émission de la 1re chaîne de télé française, diffusée entre 1985 et 1986

Alex Beaupain Love On The Beat (Because Music) 2021
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