François Morel : la tendresse, le music-hall, et Georges Brassens

Pochette de l'album "Brassens dans le texte" de Yolande Moreau et François Morel. © Fontana

En ce centenaire de la naissance de Georges Brassens - et pour célébrer les 40 ans de sa mort, ce 29 octobre - François Morel occupe le haut de l’affiche. Il revisite avec l'actrice Yolande Moreau, quelques pierres angulaires de ce répertoire dans un disque : Brassens dans le texte. Ces lectures chantées bousculeront les puristes, mais elles amènent les chansons de Brassens ailleurs, côté théâtre, et donnent un relief bien singulier à ces mots. Interview.

 

RFI Musique : La moustache, la guitare, un contrebassiste, la chaise sur laquelle il pose son pied. Quelle est la première image qui vous vient en tête quand on parle de Brassens ?
François Morel : C’est Bobino, la rue de la Gaité, le music-hall. Il y a un moment, j’étais énervé à propos de cette salle parce qu’elle continuait à s’appeler Bobino alors que ça ressemblait à un dancing très laid. Maintenant, c’est devenu un théâtre qui n’est pas si mal. Si on refaisait un jour un spectacle sur Brassens à Paris, ça aurait de la gueule de le faire là. Et puis, il y a tout ce que vous avez dit : la guitare et la contrebasse, la moustache, ça fait partie de lui !

Vous aviez-vous vu Georges Brassens à Bobino, sa salle fétiche. À quoi est-ce que ça ressemblait ?
J’étais un peu loin. C’était une salle de 1000 places, j’aurais dû prendre une place plus chère mais à l’époque, mais je n’étais pas très argenté. Maintenant, ça va mieux, je travaille… Je devais avoir 18 ans. Moi, j’aimais beaucoup parce que je trouvais que c’était une bête de scène à sa manière. Un peu plus tard, j’étais allé voir Yves Montand, qui faisait des claquettes et plein de choses. Brassens ne faisait rien du tout, il ne parlait même pas entre les chansons. C’était d’une sobriété absolue, mais il fascinait les gens. C’était un bel homme, qui avait un charisme fou. À chaque fois qu’il bougeait un sourcil ou qu’il tournait un peu la tête parce qu’il était gêné de dire une grossièreté, le public fondait devant lui.

Ce n’est pas le premier album hommage à Georges Brassens auquel vous participez. Comment est né ce Brassens dans le texte ?
C’est un projet de la maison de disques Universal. Ils étaient au courant qu’on m’avait demandé de faire une soirée hommage à Sète. Ils m’ont fait la proposition de dire des textes de Brassens. Cela m’a semblé un peu curieux au départ. Je n’ai pas sauté dessus en disant que c’est l’idée du siècle…mais le fait d’être plongé dans les textes de Brassens et de le faire avec Yolande, ça me plaisait. Je voulais que ce soit musical parce que je trouve que la musique est aussi essentielle que les paroles chez Brassens. C’est un auteur de chansons et je voulais que ça reste musical. Comme j’ai une belle complicité avec Antoine Sahler, on s’est amusé à déplacer les textes pour les faire entendre d’une autre façon.

Est-ce le comédien ou le chanteur qui interprète les textes de Brassens ? Comment avez-vous voulu vous placer ?
Je ne me suis pas trop posé la question ! Même quand je chante, ce n’est jamais très loin du théâtre. En tout cas, on ne s’est rien interdit. Parfois, on dit le texte et il y a de la musique derrière. Parfois, on chante. Selon la chanson, on a essayé de trouver des choses pour raconter des histoires et en faire des saynètes de théâtre. On a fait comme on a pu… (en riant) J’ai le souvenir des lectures de Mary Marquet (actrice française né en 1895 et morte en 1979, ndlr) à la radio. Il n’y avait pas du tout de musique derrière. Elle disait : "Quand Margot dégrafait son corsage, tous les gars du village étaient là" et 27 fois "la-la-la-la-la". Ça me paraissait d’un ridicule absolu. J’ai essayé de faire quelque chose qui ne soit pas ridicule et qui fasse entendre Brassens un peu différemment.

Dans ce disque, il y a des classiques du répertoire de Brassens et puis des chansons moins connues. Parmi ces titres, vous mélangez Le Verger du Roi Louis à Strange Fruit. Pourquoi ce parallèle entre Brassens et une chanson évoquant les Noirs pendus durant la ségrégation raciale aux États-Unis ?
Parce que c’est le même thème. Je ne sais pas si l’auteur de la chanson pour Billie Holiday connaissait le texte de Théodore de Banville, mais c’est quand même un thème approchant. J’avais aussi en tête que Yolande pouvait faire Billie Holiday. Peut-être même que les gens qui vont écouter le disque vont penser que c’est elle qui chante.

Je pensais que c’était Strange Fruit par Billie Holiday que l’on entendait !
Alors que c’est Yolande ! J’avais le souvenir d’elle chantant dans des spectacles et je trouve qu’elle a truc presque déchirant qui peut rejoindre certaines voix de la soul américaine. Et puis, il y avait le côté ludique de se dire que Yolande allait faire Billie Holiday. C’est moi qui ait eu l’idée de faire le lien entre les deux. Lire le texte de Théodore de Banville le plus sobrement possible, qu’il y ait la pompe de Brassens, et en même temps, Billie Holiday pour une évocation de l’horreur.

Avec Yolande Moreau, qui a été votre partenaire de jeu dans les Deschiens*, avez-vous eu l’impression de retrouver des automatismes ?
Pas vraiment des automatismes, parce que c’est un autre exercice que ce qu’on faisait à l’époque des Deschiens. Mais ça doit faire trente ans qu’on se connaît, peut-être même un peu plus. On avait joué au théâtre ensemble et on est restés amis. Donc, on se parle très librement. C’est allé assez vite. Mais on a fait ce disque à trois. Antoine Salher est aussi très important dans ces propositions. On a enregistré plein de choses et puis on a vu ce qui marchait le mieux.

Qu’est-ce qui vous touche particulièrement chez Brassens ? La révolte ? La tendresse ? L’humour ?
Je crois que c’est son humanité. Il a un œil très pointu et bienveillant. J’aimais bien le bonhomme aussi, sa façon de parler. À chaque fois que Laurent Gerra l’imite, il commence ses phrases par : "Je pense, mais je peux me tromper..." Et je trouve ça joli ! Il dit des trucs, mais il les nuance toujours. Il ne dit jamais de généralités, ce qui fait qu’en interview, il a dit moins de bêtises que d’autres.                                                                                              

*Les Deschiens : série télévisée française créée par Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff d'après leur spectacle La Famille Deschiens

François Morel et Yolande Moreau Brassens dans le texte (Fontana) 2021