Joséphine Baker, plus grande que ses chansons

Joséphine Baker sur scène à Berlin, le 8 mai 1963. © Wieczorek / ullstein bild via Getty Images

Léger, exotique et finalement très français, le répertoire de Joséphine Baker, l’artiste de music-hall qui va entrer au Panthéon, est dépassé par l’immense stature d’une femme d’exception.

Par quoi connait-on le plus Joséphine Baker ? Il y a un certain charleston sur la scène du théâtre des Champs-Élysées, puis des cheveux courts et ondulés plaqués par la brillantine, puis seize bananes factices cousues sur une bande de tulle brun foncé, puis une paire de seins… Ah oui, n’oublions pas ces seins nus que l’on a tellement vus depuis la Revue nègre en octobre 1925 – sans compter tous les autres – que l’on en oublie aujourd’hui combien ils étaient neufs, radieux, scandaleux…

Certes, on avait vu beaucoup de femmes nues en plâtre ou en bronze dans les parcs et jardins, beaucoup d’autres sur les murs et les plafonds des musées et des mairies de la IIIe République. Mais voici autre chose : au moment où, dans la bourgeoisie comme dans les classes populaires, des Françaises décident de ne plus porter le corset qui donne aux femmes la souplesse d’une colonne antique, Joséphine Baker danse, la poitrine nue, ce qui est évidemment érotique mais surtout libre. La France coloniale est immédiatement amoureuse de l’Américaine, de la sauvageonne, de la femme primale. À jamais, pourtant, elle gardera à la mémoire des chansons.

C'est un paradoxe : Joséphine Baker entre dans la gloire par la splendeur insolente de son corps et, pour des générations encore, on connaitra sa voix. D’ailleurs, ce sera un usage non seulement lors de ses propres concerts, mais également dans les concerts des autres, dans les galas, dans les bars ou les restaurants : quand elle apparait, l’orchestre, le pianiste ou le pick up joue J’ai deux amours. Voici qui n’est pas un tube, mais un indicatif, un jingle, un titre de noblesse…

Deux amours

Arrivée à dix-neuf ans dans la troupe venue présenter la Revue nègre au public français, elle a choisi de rester en France. Elle apprend le français, fréquente la haute société, travaille infatigablement. Vincent Scotto, le plus prolifique et prospère compositeur de l’entre-deux-guerres, compose pour elle cet hymne que va "paroler" son complice Géo Koger pour la revue Paris qui remue au Casino de Paris en 1930 : "J’ai deux amour /Mon pays et Paris /Par eux toujours/Mon cœur est ravi/Ma savane est belle/Mais à quoi bon le nier/Ce qui m’ensorcelle/C’est Paris, Paris tout entier".

Peu importe qu’elle n’ait connu aucune savane dans sa vie d’Américaine. D’ailleurs, dans la même revue, elle reprend le premier succès composé par Scotto au début du siècle, Petite Tonkinoise. Quelle idée savoureuse, cette Noire qui chante "Il m’appelle sa p’tite bourgeoise / Sa tonkiki, sa tonkiki, sa Tonkinoise" ! L’imaginaire exotique compte énormément au début de sa carrière mais elle ne l’abandonnera jamais. Son best of déroule un planisphère qu’elle incarne avec toujours le même goût pour la danse, la fantaisie, la légèreté.

Dans les opérettes et revues dont elle est la tête d’affiche, dans les disques qui annoncent ou prolongent ses "rentrées" dans les music-halls parisiens ou ses longues tournées étrangères, la jeune métisse née à Saint-Louis (Missouri) navigue de carte postale en carte postale : Voulez-vous de la canne à sucre ? (1930), Aux îles Hawaï (1931), Haïti (1934), Sous le ciel d’Afrique (1935), Nuits de Miami (1936), La Conga blicoti (1936), Doudou (1937), Nuit d’Alger (1937), Mon cœur est un oiseau des îles (1940), Brazil (1944)

Au passage, elle croise les Cubains des Lecuona Cuban Boys ou les Allemands des Comedian Harmonists pour des voyages plus ou moins "authentiques" dans la chanson ensoleillée. Elle peut exceller autant dans la Martinique de pacotille de Chiquita madame que dans l’évocation de la même île écrite et composée par une de ses plus singulières artistes, Maïotte Almaby, dans Madiana. Elle peut oser des "brésilianneries" parfaitement toc ou implanter Brazil d’Ary Barroso pour son retour dans la France libérée de 1944…

Très française

Mais n’est-ce pas, au fond, son style si singulier ? Car quand Joséphine Baker baguenaude dans les standards américains, on peut être surpris de son peu d’américanité. À l’aube des années 50, elle grave deux grandes compositions de Cole Porter, I’ve Got You Under My Skin et Easy To Love, devenues Vous faites partie de moi et C'est si facile de vous aimer : l’orchestre ne swingue pas du tout, et elle encore moins…

Elle ne s’est jamais dite chanteuse de jazz ou blueswoman, et son enracinement musical restera toujours très français, comme une naturalisation absolue de ses goûts. Accent mis à part, elle est tout autant une chanteuse française que, plus tard, l’Italienne Rina Ketty, l’Égyptienne Dalida ou l’Israélienne Rika Zaraï, séduisant un des publics qui, en Europe, se passionne le plus pour les imaginaires lointains, les voix exotiques et les danses rassurantes.

Avec ton timbre moelleux et piquant à la fois, son phrasé un peu caoutchouteux et son accent américain, la voix de Joséphine Baker est presque l’envers du scandale de sa nudité, de sa danse trépidante et de sa dévorante sensualité. L’immense combattante de sa propre liberté – et de celle de toutes les femmes par contagion – puis de la France libre, de l’antiracisme et d’une certaine idée de l’humanité, est une interprète consensuelle qui, très vite, consacre plus de temps sur scène à revenir à ses succès antérieurs qu’à nourrir un nouveau répertoire.

Elle danse, elle gigote, elle séduit, mais ne manifeste pas un souci extrême de la matière première musicale de ses spectacles. Peu importe ! Il faut que tout ressemble à son personnage troublant, exotique, à jamais fidèle à l’affiche de Paul Colin en 1925. Ainsi, Joséphine Baker est si grande que personne ne lui en voudra d’avoir une stature plus haute que ses chansons. Et surtout pas ses deux amours.