Juliette Armanet ravive la flamme

Juliette Armanet publie un 2e opus intitulé "Brûler le feu". © Studio l'étiquette

Après la déferlante du premier album, ticket gagnant pour prendre le pouvoir en compagnie de Clara Luciani et Angèle de la scène féminine francophone, Juliette Armanet risque bien de prolonger son état de grâce avec cet album, Brûler le feu, traversé de vents incandescents et contraires. Tour à tour dansante et mélancolique, parfois les deux à la fois, elle célèbre l'ivresse passionnelle et redonne un coup de fouet au disco. Rencontre.

RFI Musique : Alors que l'industrie musicale ordonne aujourd'hui une présence quasi permanente dans la sphère publique, vous avez laissé un laps de temps de plus de quatre ans entre deux albums. Vous ne faites pas comme les autres ?
Juliette Armanet : Il faut croire que non. J'ai eu un enfant donc j'avais besoin de ce temps-là pour l'accueillir. Et puis, on a vu que le monde était à l'arrêt. Ce sont à la fois des circonstances intimes et collectives qui ont fait que cet album a pris un certain temps.

Est-ce qu’attente et pression ont pu être paralysantes ?
C'est comme une histoire d'amour. On veut rester à la hauteur des cœurs, ne pas décevoir. Être aussi à la hauteur soi-même. Qu'est-ce qui va m'intriguer ? Qu'est-ce que je vais retirer de ce disque ? La pression est donc extérieure et intérieure. Mais j'ai l'impression que j'ai essayé d'inverser la vapeur pour être la plus libre possible et que ce soit une pression créatrice. Je ne me suis pas dit qu'il fallait faire pareil et en mieux. D'ailleurs, je n'ai pas regardé dans le rétro. J'avais envie de découvrir la suite, de me tendre le miroir de celle que j'étais devenue. La scène m'a métamorphosée. Et chaque album est une mue d'une certaine manière : on laisse quelque chose derrière et on endosse un autre costume, une nouvelle identité. En tout cas, ce disque-là a été conçu dans un désir de libération et d'affirmation de soi. Il a été pétri de toute cette expérience de scène.

Le disco, c'est quelque chose de définitivement ancré en vous ?
C'est une veine que j'avais ouverte très naturellement sur le premier album avec L'indien, À la folie, Un samedi soir dans l'histoire. J'avais ma grosse boule à facettes de deux mètres sur scène et mon rideau à paillettes. Ce genre m'a toujours intriguée depuis mes débuts, autant en termes de groove que d'esthétique visuelle. Un genre spectaculaire, glam, particulièrement jouissif. Le disco, c'est un peu un phénix, personne n'arrive à l'enterrer parce qu'il est déjà très aventureux musicalement, parce qu'il comporte beaucoup d'instruments, les cordes, les cuivres. Et les lignes de basse qui sont toujours rutilantes. C'est exaltant à jouer, à entendre, et c'est fédérateur. Il y a trois titres aussi ici mais c'est sans doute plus affirmé car ça change le décorum d'avoir des cordes.

Une volonté aussi de jouer sur le contraste couplets-refrain, comme dans le titre Le dernier jour du disco ?
Les couplets sont un peu en mineur, plus dramatiques. Il y a, en effet, un clash avec les refrains solaires, power, dansants et qui nous emmènent vers quelque chose de plus lumineux. J'aimais bien ces allers-retours entre ombre et lumière pour que la chanson puisse justement avoir des paliers émotionnels. On passe de couplets assez bleus aux refrains rougeoyants et généreux. Je suis davantage intéressée par un morceau comme I Feel Love de Donna Summer que par un Abba. Même si je trouve que ça tue, Abba. Je préfère l'aspect dark, souterrain, un peu transe du disco comme Moroder a pu l'inventer avec des synthés plus électros et vrombissants. Ça fait rentrer cette musique dans un délire hypnotique.

Dans cette chanson, n'abordez-vous pas, d'une certaine façon, un monde en déliquescence ?
Pina Bausch disait : "Dansez, sinon nous sommes perdus". Je pense qu'il y a un peu de ça, c'est-à-dire que c'est une chanson qui a plusieurs tiroirs de sens, qui peut aussi bien parler de la fin du monde que la fin d'un amour ou la disparition de quelqu'un. Mais effectivement, il y a un propos apocalyptique et une énergie vitale qui invite à continuer à se battre, à vivre.

Pourquoi faire un album entièrement sur le sentiment amoureux, et plus précisément sur la passion destructrice si on prend les chansons bout à bout ?
Les passions sont souvent faites de brûlures. Cela renferme une part de destruction, de noirceur, d'obsession qui me fascine. Ça me sort de moi-même, me défigure, me gêne, et en même temps me hante. C'est un disque qui célèbre les émotions puissantes et qui dit : "n'ayons pas peur de trembler pour quelqu'un". Il y a une part de fiction, une part de vérité. Et même dans la part de fiction, ça raconte quelque chose de moi, de mon immense dépendance aux émotions fortes. J'ai besoin presque quotidiennement d'avoir de grandes décharges d'adrénaline. C'est comme ça que je vis et que j'ai envie de chanter ma vie.

En même temps, Juliette est le prénom de la passion ...
Figurez-vous que je crois beaucoup à ça. Un de mes parents m'avait appelée Charlotte au moment de ma naissance. Finalement, au bout de deux heures, ils ont fait volte-face et je pense que ça a déterminé pas mal de choses dans ma vie. J'ai un prénom passionnel et ce n'est pas pour rien que je chante l'amour sous toutes ses formes.

À quand un documentaire, genre qui semble avoir le vent en poupe chez les chanteurs, sur vous ?
J'en ai fait pendant dix ans. Derrière la caméra, je vous l'accorde. C'est un sujet délicat. J'ai l'impression que les choses à dire, du moins dans mon cas, se retrouvent dans les chansons. Est-ce que le reste de ma vie vaut le coup d'être dévoilé ? Honnêtement, je ne sais pas. Je pense que j'aime bien le mystère de la musique et c'est important de savoir le maintenir. Après, chacun a sa manière de raconter les choses. Entre le récit d'Orelsan et celui d'Angèle, ce n'est pas le même support, la même approche. La matière documentaire, ça me plaît, sans doute que je trouverais une manière de faire quelque chose un jour.

Juliette Armanet Brûler le feu (Romance musique) 2021

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