Julien Clerc rend hommage à ses maîtres

Julien Clerc. © Eric Lelievre

Dans Les jours heureux, Julien Clerc reprend des titres phares de ses mentors : Barbara, Trénet, Bécaud, Montand, Brel, Aznavour… En résulte un beau collier de chansons couleurs sépia, totems de notre mémoire collective et témoins du music-hall à la française. Julien Clerc a eu l’idée de ce disque dans un taxi londonien, et c’est d’un taxi parisien qu’il répond à nos questions… De quoi faire ressurgir toute une époque, et une poignée de souvenirs.

RFI Musique : Quand et comment vous est venue l’idée de réaliser ce disque de reprises ?
Julien Clerc : Je filais dans un taxi, à Londres, où je résidais alors. Quand cette ritournelle m’a assailli : Boum de Trénet. Puis, tout un tas de chansons-phares se sont bousculées dans ma tête, sur les paysages de la city britannique… Je me suis dit : pourquoi pas ? Pourquoi pas consacrer un spectacle entier à ces artistes, ces chanteurs qui m’ont si fortement inspiré et accompagné…

Trénet, Aznavour, Ferré, Barbara, Brel, Bécaud, Montand… Qu’ont, selon vous, de commun tous ces maîtres de la chanson, que vous reprenez dans Les jours heureux ?
Tous, nés entre 1910 et 1930, furent mes illustres aînés. Je me rappelle avoir grandi, fait mes devoirs sur leurs chansons : la bande-son de mon enfance. Par ailleurs, ce sont de grands artistes de scène, « comme des gladiateurs dans l’arène », que j’ai eu la chance d’admirer sur les planches, à l’exception d’Edith Piaf et Brel, aperçus seulement de façon incomplète, dans la comédie musicale L’homme de la Mancha... Tous ont façonné ma carrière, influencé mon tour de chant. Ils ont en commun cette forte charge poétique, cette recherche dans les textes et dans la musique, chacun avec sa personnalité. Ils incarnent l’âge d’or du music-hall à la française, une exception culturelle magnifique…Face à eux, je reste un éternel débutant. Ils sont mes phares, mes figures tutélaires, toujours penchés sur mon dos. 

Vous en connaissiez certains personnellement ?
La plupart, oui ! Avec Barbara, j’avais partagé un duo lors de l’émission de Maritié et Gilbert Carpentier. C’était une femme si drôle... Un jour, Aznavour m’avait confié : « J’ai eu trois grands compositeurs : Pierre Roche, Gilbert Bécaud et Georges Garvarentz ». Je lui ai dit : « Vous en oubliez un : vous-même ! ». Personnellement, j’adore les chansons dont il a écrit la musique, comme For me, formidable, présente sur ce disque. Et bien sûr, je connaissais parfaitement Gilbert Bécaud, dont j’ai assuré les premières parties…

Qu’avez-vous appris, justement, aux côtés de Bécaud ?
Tout. Je le regardais tous les soirs et j’apprenais tout : tout ce qu’il faut faire… Et tout ce qu’il ne faut pas faire. Lors de mes premières parties, j’avais souvent coutume d’y aller en force. Un jour, il a glissé un œil entre les fentes du rideau, pour jauger le public. Et il m’a prodigué ce conseil : « Je serais toi, ce soir, je séduirais plutôt l’audience au charme. »

Parmi ces maîtres sur vos pistes, il en manque quelques-uns, notamment Brassens...
Vous avez raison ! Je le place pourtant dans mon panthéon absolu en tant que mélodiste. Récemment, un ami m’a offert un livre de ses textes, et j’étais capable de chanter chacune de ses chansons… Mais, voyez-vous, je le laisse à d’autres copains plus à l’aise dans la reprise de ses chansons : Renaud, Maxime Le Forestier, etc.

Parmi tous les chefs d’œuvre de ces grandes figures, comment avez-vous choisi les titres à interpréter ?
J’ai choisi des chansons qui m’allaient bien, taillées pour moi, comme un bon smoking… Toutes les chansons ne me conviennent pas. Pour Brel, par exemple, j’ai élu La valse à mille temps, car j’entretiens un bon rapport avec les valses. Pourtant, ma chanson préférée reste Mathilde, mais mon interprétation n’était pas satisfaisante.

Certaines chansons vous ont-elles donné du fil à retordre, ou tout s’est-il passé dans la facilité ?
Je me suis appliqué, bien sûr, mais tout a été naturel. Si j’avais dû reprendre Ray Charles, cela aurait nécessité beaucoup de travail. Là, il s’agit de ma culture, de mon ADN. Il suffit d’emprunter une chanson qui me va bien, comme un parfum, un titre que j’aurais pu moi-même composer… Par exemple, Dis, quand reviendras-tu, je porte son rythme et ses mots si naturellement en moi ! 

N’aviez-vous pas peur de provoquer la comparaison avec ces illustres compositeurs ?
Non, car ma démarche se base sur le plaisir. Sur le cœur. D’ailleurs, j’ai toujours aimé les reprises, au final : Ballade pour un fou, inspirée de Loco loco loco de Piazzola, Travailler, c’est trop dur, au départ une chanson cajun. Alors, évidemment, je ne souhaite pas éclipser Léo Ferré. Je reste fidèle à tous ces créateurs. Je propose juste ma voix... 

Cette voix, d’ailleurs, vous la travaillez toujours ?
Oui, bien sûr. Je continue de prendre des leçons avec un professeur, deux ou trois fois par semaine. Et comme nous travaillons en Facetime, je peux le faire de n’importe quel coin du monde. Parmi les fonctions corporelles de l’être humain, certaines ne s’usent pas avec le temps, si on continue à les entretenir : ainsi des cordes vocales… 

Pourquoi avez-vous intitulé ce disque Les jours heureux ?
Ces artistes ont illuminé mes premières années, mon adolescence, cette période où je me préparais à entrer dans la vie, où mon avenir était ouvert. Ces Jours heureux signent aussi nos retrouvailles avec le public. 

Vous nourrissez une certaine nostalgie… Vous avez l’impression que ces artistes incarnaient un âge d’or de la chanson française ?
Contrairement à ma génération, nourrie aux Beatles, aux Stones, au rock’n’roll, eux baignaient dans une certaine innocence, préservée des influences anglo-saxonnes. Leurs influences ? Le classique, le musette… la poésie ! Il y avait une grande noblesse dans leurs arrangements et leurs mots. 

Je vous retourne la question que vous avez chantée : « à quoi sert une chanson ? » (si elle est désarmée) ?
Celles que j’ai choisies sont des totems de notre mémoire collective. Une chanson sert à faire passer le temps dans nos vies parfois tristes, parfois terribles. C’est peu…C’est déjà énorme !

Julien Clerc Les jours heureux (Play Two), 2021

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