Jean Guidoni, une quête d'intemporalité

Le chanteur français Jean Guidoni. © David Desreumaux

Si le doute ne l'a jamais quitté au cours d'une carrière débutée il y a maintenant quarante-cinq ans, Jean Guidoni, sublime provocateur, poursuit une discographie quasi exemplaire qui tend vers une forme de sérénité. D'élégants allers-retours entre hier et aujourd'hui et une interprétation impériale traversent Avec des si, son seizième album.

RFI Musique : est-ce qu'on peut parler d'une quête d'intemporalité avec ce nouvel album ?
Jean Guidoni
: C'était ma volonté. Depuis trois, quatre albums, plus précisément à partir de celui sur Prévert (Étranges étrangers en 2009, ndlr), j'ai éprouvé plusieurs fois l'envie de m'arrêter. Sans tristesse ni aigreur. Vivre d'autres choses, partir ailleurs, c'était à définir.
Didier Pascalis, mon producteur et compositeur, m'a dit que quelqu'un voulait travailler avec moi à tout prix. J'ai rencontré ce Arnaud Bousquet et là, ça a tilté de suite. Il était tellement enthousiaste que ça me redonnait la flamme. Ne serait-ce que pour lui faire plaisir, j'ai décidé de m'y remettre. Jusqu'ici, il n'avait jamais été enregistré. Je me suis pris au jeu. Il me connaissait presque par cœur, mais il n'est pas tombé dans le piège, comme certains parfois avant, de faire du "sous-Pierre Philippe". Il m'a emmené ailleurs avec un regard différent et surtout bienveillant. Et puis, il y a eu l'annonce des Bouffes du Nord. Déjà, Je ne m'attendais pas à refaire cette salle. Ça m'a fait un électrochoc de revenir là où ça avait commencé pour moi. Un lieu qui n'avait jamais fait de la chanson quand je l'ai investi à l'époque.

Estimiez-vous avoir tout dit dans Légendes urbaines, précédent disque où vous aviez pris la plume ?
On n'a jamais vraiment tout dit. Mais j'ai cherché surtout une nouvelle forme pour dire ces choses. J'avais surtout l'impression de ne plus savoir comment convaincre et remotiver des gens. Je me suis laissé porter par les mots d'Arnaud Bousquet. Ce n'est pas dans ma nature de prouver que je sais écrire ou pas. Il m'a devancé sur la façon de voir les choses. Une légèreté, par rapport à ce que j'ai pu faire auparavant, tout en gardant une certaine profondeur.

"Ainsi va la vie/Paris flétrit sans Dabadie/Si tu changes d'avis/Reviens écrire pour Guidoni !", dites-vous à la fin de la chanson Sans Dabadie. Auriez-vous vraiment aimé chanter les mots de ce parolier touche-à-tout ?
Il y a des chansons de lui que j'ai beaucoup aimées, celles de Polnareff et Aimer écrite pour Sylvie Vartan. Je m'étais posé la question d'une collaboration à un moment, mais je travaillais avec Pierre Philippe. Pour lui, c'était une chanson dite populaire et pour laquelle il n'était pas particulièrement friand. Par respect pour Pierre, je ne suis pas allé taper à la porte de Dabadie. C'est un regret, mais Pierre était possessif. J'ai eu le même dilemme avec Allain Leprest qui avait dit, au cours d'une interview, qu'il voulait écrire pour Sapho et moi. Je n'ai pas osé, je ne voulais pas à l'époque mettre en péril mon rapport de travail.

Votre nature inquiète et votre sensibilité exacerbée ont-elles pu constituer un frein dans votre trajectoire ?
Depuis le début, je n'ai cessé de repartir de zéro. Hormis une certaine réputation, il n'y a jamais eu rien de vraiment acquis. Je ne me suis jamais senti légitime, avec une tendance à me réfugier souvent dans le doute. Cela a toujours été très aléatoire. Après, c'est peut-être aussi moi qui le voyait de la sorte et que ça ne l'était pas finalement tant que ça. Il y a des moments où j'étais désespéré de ne pas avoir une vraie place quelque part, une visibilité régulière. Sur scène, par contre, je ne me pose pas toutes ces questions parce que je suis le seul responsable.

Être dans une certaine forme de radicalité, c'est un choix constamment assumé ?
Je n'ai jamais fait trop de concessions. Quand j'ai fait Tramway Terminus Nord en 1987, c'était presque un jeu de me voir chanter avec des danseuses. Sauf que ce n'était pas moi, cette approche-là et je suis revenu avec un spectacle comprenant juste deux pianos. J'ai préféré suivre mes envies, aller là où je me sentais à l'aise. Faire du commercial, ça ne correspondait pas à ma personnalité. D'ailleurs, cette chanson-là n'a pratiquement jamais figuré sur scène.

 

Comment expliquez-vous que la mort a été une thématique récurrente dans votre répertoire ?
J'ai toujours eu un penchant pour le danger. Pour le premier album avec Pierre Philippe, je l'ai emmené là-dedans alors que ce n'était pas son univers et qu'il n'était pas aussi morbide que moi (rires). Il ne faut pas oublier que le premier texte qu'il m'a envoyé s'appelait Chanson pour le cadavre exquis. Les gens me disaient que j'étais fou si je chantais ça. Il avait pourtant tout compris de ce que j'avais envie d'exprimer.

Pourquoi cette attirance dès le départ pour la noirceur ?
Ma jeunesse, je pense. Une famille très simple, où il n'y avait pas beaucoup de tendresse. On me faisait comprendre que les autres étaient mieux que moi. C'est quelque chose que tu finis par trimballer toujours avec toi. Ils ne m'ont jamais accordé le crédit de qui j'étais.

Peut-on un jour imaginer vous revoir sur scène avec maquillage, bas résille et escarpins ?
J'ai encore l'idée de faire un jour un récital qui réunirait tout ce que j'ai fait. Ce serait une belle manière de boucler la boucle. Arriver en bas résille à mon âge, pourquoi pas. Je désire que cette expression rejoigne la danse contemporaine. Encore une fois, il faut convaincre des gens qui sont dans cette lignée et je sais que je ne pourrais le faire qu'avec un chorégraphe ou un metteur en scène. Quelqu'un qui irait au-delà de la chanson et qui m'inviterait à une sorte de lâcher-prise total.  

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Jean Guidoni Avec des si (TACET) 2022