Mort de Régine, éternelle "Reine de la nuit"

Régine en 1973 à Paris. © Getty Images/Patrice Picot

Le monde de la nuit et du showbiz vient de perdre sa plus célèbre représentante, Régine, qui s’est éteinte à l’âge de 92 ans ce 1er mai. Ce personnage haut en couleur, éternelle "Reine de la nuit", laisse aussi derrière elle une carrière d’interprète tout en gouaille parisienne.

"Laissez parler les p’tits papiers, à l’occasion, papier chiffon, puissent-ils un soir, papier buvard, vous consoler" chantait Régine en 1965. Ces mots écrits pour elle par Serge Gainsbourg résonnent aujourd’hui un peu plus fort dans le cœur de ses admirateurs. C’est notamment avec cette chanson, Les P’tits papiers – qui reste à ce jour l’une de ses plus fameuses – que le grand public découvrait cette rousse au caractère bien trempé et au phrasé de titi parisien. Une gouaille à la Fréhel qui n’était pas pour déplaire au jeune Serge, qui lui écrivit une douzaine de chansons au total.

À cette époque, Régine n’était cependant pas une inconnue, puisqu’elle révolutionnait les nuits parisiennes en faisant danser le Tout-Paris dans ses night-clubs à l’ambiance à la fois feutrée et survoltée. Car cette femme de tête et de fête a dirigé un empire de la nuit.

Elle était née Régina Zylbergerg le 26 décembre 1929 à Anderlecht (Belgique), de parents juifs polonais. Après avoir travaillé dans le café de son père, La Lumière de Belleville, au sortir de la guerre, Régine devint barmaid au Whisky à gogo. Là, elle supprima le jukebox, installa deux tourne-disques pour une musique non-stop, repeint les lumières et inventa rien de moins que le concept même de discothèque.

Très vite, au milieu des années 1950, elle ouvrit son propre établissement, Chez Régine, à Saint-Germain-des-Prés. De Françoise Sagan à Andy Warhol, les célébrités et la jet-set internationale s’y pressaient pour faire la fête et se déhancher sur le twist, danse qu’elle importa des États-Unis. Suivront le New Jimmy’s à Montparnasse, Regine’s rue de Ponthieu, puis d’autres clubs à New York, Miami, Monte-Carlo, Rio de Janeiro… en tout une vingtaine de boîtes de nuit dans le monde, qu’elle géra d’une main de fer durant des décennies.

Être reconnue dans le monde entier, c’était son rêve de gamine. Un rêve qui éclairait les premiers jours d’une existence pas toujours joyeuse. Issue d’une famille juive polonaise, son enfance a été marquée par le départ de sa mère, partie s’installer en Argentine et qu’elle ne reverra jamais, et par de fréquents séjours en pensionnats, au gré des errements de son père, joueur invétéré. La guerre aussi laissa ses marques indélébiles. Pendant le conflit, elle se retrouva loin des siens, cachée dans un couvent dans le sud de la France, puis rencontra son premier amour d’adolescence, arrêté par les Allemands aux derniers jours de la guerre et qui ne revint jamais de déportation.

Interrogée en 2004 par le journal France Soir sur la question de la postérité, elle confiait : "Elle m’intéresse par l’intermédiaire de mes chansons et à travers mon personnage. J’espère bien qu’on parlera encore de moi quand je ne serai plus là", ajoutant, sans prétention, avoir marqué son époque. Car au-delà de la fêtarde, femme d’affaires menant bien son business de la nuit, l’on retiendra aussi ses chansons et son personnage flamboyant de meneuse de revues lovée dans un boa, évidemment indissociable de ses plus grands succès, La grande Zoa, Azzuro ou encore Patchouli chinchilla.

C’est dans les années 1960 que son amie Renée Lebas, chanteuse devenue productrice, l’incita à se lancer. Charles Aznavour lui écrivit son premier titre, puis Gainsbourg avec Les P’tits papiers (chanson pour laquelle elle reçut le grand prix de l’Académie Charles-Cros en 1965) et d’autres compositions bien plus osées (Ouvre la bouche et ferme les yeux, Les femmes ça fait pédé, etc.), mais aussi Barbara (Gueule de nuit), Henri Salvador ou l’écrivain Patrick Modiano. Dans les années 1960 et 1970, elle se produisit sur les scènes de l’Olympia, de Bobino à Paris et du Carnegie Hall à New York.

En 2004, après avoir vendu tous ses clubs et tiré un trait sur les affaires, elle revenait à la chanson avec l’album Made in Paname, sur des textes concoctés sur mesure par Renaud, Marc Lavoine ou encore les écrivains Marie Nimier et Jean Rouaud, mis en musique par le compositeur Alain Lanty. Pour l’occasion, elle retrouvait la scène aux Folies Bergère, sur une mise en scène de Pierre Palmade. Toujours bien entourée de ses nombreux amis, la chanteuse revisitait ses succès en 2009 avec le disque Régine’s Duets, accompagnée de Didier Wampas, Paolo Conte, Jane Birkin, Cali ou encore Bernard Lavilliers.

Infatigable fêtarde, affirmant n’avoir besoin que de trois heures de sommeil par jour et ne jamais boire d’alcool, on la vit encore en 2014, drapée de son boa fétiche au milieu de ses amis people, faire revivre l’esprit guinguette le temps d’une soirée au Balajo, le mythique dancing du quartier Bastille. À 85 ans, Régine, infatigable, reprend la route pour une ultime tournée intitulée La Grande Zoa.

Strass et paillettes, la vie de Régine était une fête.