Gilles Vigneault, traversée poétique d'un colosse

Le poète québécois Gilles Vigneault. © Jean-Charles Labarre.

L'inoxydable et emblématique poète québécois, Gilles Vigneault, qu'on peut qualifier de fier descendant de Félix Leclerc, publie à 93 ans Comme une chanson d'amour, album essentiellement tourné vers une inquiétude écologique prégnante. Volubile, l’œil malicieux, il nous a accordé un entretien par Zoom.

RFI musique : Comment vous portez-vous ?
Gilles Vigneault : J'ai juste un peu de difficultés avec mes oreilles. On pourrait les réparer, mais je n'en ai plus pour longtemps. Ce serait de l'argent gaspillé. Mais si on parle lentement ou de manière raisonnable, je comprends. Je vous préviens qu'il m'arrive de bifurquer beaucoup et de ne pas répondre aux questions. C'est parce que je m'en pose aussi beaucoup en même temps (rires).

Qu'est-ce qui vous fait encore courir ?
Le climat. Et ça devrait faire courir tout le monde. Ce n'est pas la petite Greta qui m'a averti de ces choses-là. Il y a longtemps que je suis très inquiet. C'est une échéance qu'on a pour sauver ce qu'il reste et ce qui a été bâti de la maison. Celui qui ne protège pas sa maison montre du mépris pour lui-même et pour les autres. Nous sommes importants pour la terre et celle-ci est en train de nous le dire de façon extrêmement explicite. J'ai donc écrit une sorte de chant d'amour à l'eau, à l'air, à la lumière, aux parfums, au feu. Tout ce qu'on arrive à saisir avec nos cinq sens. Mais les chants d'amour n'arrivent pas toujours à changer les décisions.

Peut-on dire que Comme une chanson d'amour est un album destiné à la jeune génération ?
C'est très bien interprété, et je vous remercie. L'élan vient très rarement des gens de mon âge, mais de la poussée de la jeunesse. Peut-être que ça ne saute pas aux yeux comme ça. Mais les choses ont une première apparence. Et toutes les médailles ont un envers et un revers. Il n'y a pas que des mauvaises médailles, des mauvais humains. Il n'y a pas que des Poutine sur terre. Il se pourrait qu'aujourd'hui, une conscience de la démocratie se dessine. Ce ne sont pas toujours des triomphes, on le sait. Il y a ce que la démocratie a réussi à faire et ce que la barbarie a réussi à faire. Pas toujours heureux dans les deux cas. Mais un côté de la médaille est préférable. Je me fais confiance et je m'illusionne. Si on ne se fait pas confiance, on est foutu. Si on s'illusionne trop, on l'est aussi (rires).

Êtes-vous en quelque sorte un éco-anxieux ?
Tout ce qui est orienté vers le profit et le pouvoir pur, ça reste inquiétant. Il y a des outils qu'on a perdus en chemin. Les enfants, à mon sens, les ont toujours et veulent s'en servir. Je n'ai pas besoin d'aller voir les glaciers qui fondent, je le crois. Celui de Vancouver sera fini dans trente ans, peut-être moins. Les prochaines tornades aux États-Unis seront dévastatrices. Ce n'est pas un souhait évidemment, juste un constat. Dans ces circonstances-là, qu'est-ce qu'on a pour avertir ? La parole, les mots. On utilise les outils qu'on a à notre disposition. Ce n'est pas à moi d'aller manifester, c'est aux jeunes et ils le font fort bien. Il me semble que je ne dois pas m'arrêter à l'impuissance des mots. Je ne peux pas empêcher le glacier de fondre, mais quelqu'un qui a une voix de Prix Nobel assez forte pourrait avertir des politiques très durs d'oreille.

Les mots sont-ils le refuge de votre existence ?
Ça l'est devenu. Puisque quand on pratique un métier, celui-ci finit par nous posséder et nous jouer des tours parfois. Mon vrai refuge, ça reste de m'en aller dans un chemin qui va s'achever bientôt. Il a commencé il y a trop longtemps par rapport à la moyenne des humains. Je ne me plains pas, mais je ne me vante pas non plus. Ce sont mes parents et tous ceux connus ensuite qui m'ont aidé à rester debout. J'ai donc la responsabilité de me servir encore de mes outils.

La poésie, c'est votre arme ?
La poésie m'a aidé à vivre. Je suis persuadé que c'est le cas pour tout le monde. Sur mon chemin, il y a beaucoup de pas posés et l'avenir n'est plus du tout ce qu'il était pour un homme comme moi.
J'ai été embarqué à quatorze-quinze ans. Et je me suis mis à trouver ça beau, précieux, très divertissant aussi. Tant de bonheur pendant que j'étais étudiant. Puis après ça, j'ai essayé de respecter cette prosodie qui est exigeante. Je me suis entêté un jour à faire un dictionnaire monosyllabique de 1735 mots. J'ai appris qu'on peut tout dire avec des mots simples. J'ai voulu appliquer mes connaissances en prosodie à la chanson. Cela n'a pas toujours été une victoire. Sur cinq cents chansons, je n'en ai pas cinquante qui méritent d'être écoutées. Chacun a son histoire, son sentier. Il faut avoir un spectre considérable qui va du haut en bas. La jeunesse d'aujourd'hui va se servir de la poésie. La poésie n'est pas un bunker, mais un refuge ouvert à tout le monde. Elle l'est pour les enfants en Ukraine en ce moment, et à beaucoup d'autres dans le monde. Mais je ne prétends pas que c'est ça qui va les sauver et que c'est le seul outil. Par contre, la poésie ne pénètre que très rarement la politique.

Pourquoi vous êtes-vous éloigné ici de la structure classique couplet-refrain ?
Il n'est jamais trop tard pour aller ailleurs (rires). Le refrain, c'est une espèce de pause pour réfléchir à ce qu'il s'est dit dans le couplet. Je l'ai très souvent pratiqué, au même titre que la rime blanche qui est une commodité efficace dans la chanson. Ma voix a été d'un grand secours, mais je ne le savais pas. Une voix qui avait l'air aussi originale que celle de Charles Aznavour. On m'a dit de ne pas la corriger. Cela me paraissait effectivement bien qu'un peu de poésie passe par là. C'est un petit voilier qui s'en va : la musique est dans la voile et les paroles sont dans la coque. La chanson est au gré du vent et de l'oreille. Elle m'est apparue comme quelque chose qui pouvait transporter davantage que la voile ne le prétend.

La postérité, ça vous importe ?
On est nés de cela. Il faudra reconnaître au moins son paradis perdu (rires). J'espère juste que mes mots traversent un temps, je dis bien un temps. Lequel ? Le traverser aussi s'ils sont utiles, s'ils peuvent servir l'espace.

Votre chanson Les gens de mon pays, qui a des allures d'hymne au Québec, ne va-t-elle pas le traverser, ce temps ?
Je ne sais pas. C'est quelqu'un qui pourra le dire plus tard. Vous savez, j'ai eu des complotistes qui se sont servis de cette chanson pour faire un ralliement. Mal pris, il paraît qu'on fait flèche de tout bois. Un jour, on était en tournée en Suisse et on devait rentrer en France pour une télé. Je me suis arrêté dans un restaurant où j'étais déjà passé. Je raffolais de son omelette. La patronne nous accueille et dit qu'elle ne pourra pas nous servir dans la salle parce qu'il s'y tient un mariage. Elle nous met dans un petit coin à part et, d'un coup, on entend : "Ma chère Simone, c'est bien ton tour". Gaston Rochon (son ancien arrangeur et pianiste, NDLR) me glisse : "Ils ne savent que le refrain, on va aller leur chanter les couplets". Cela a été une fête, on a fini ça au champagne et on est arrivé très tard pour la télé (rires).

En chemin pour un prochain album ?
Ce serait prétentieux. Est-ce que je serais capable de le faire ? Je continue de travailler, pas par habitude ni pour me consoler de ne plus chanter sur scène. Cela me garde vivant d'écrire. Mon père disait : "C'est bien d'être beau, mais c'est plus intéressant d'être utile".

Gilles Vigneault Comme une chanson d'amour (EPM) 2022
 

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