Boby Lapointe, l'empreinte moderne

Le chanteur français Boby Lapointe, en 1963, à Paris. © Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images

Le succès posthume de Boby Lapointe, magnifique bateleur de calembours qui débitait les textes de ses chansons sur un rythme binaire se poursuit à l'occasion du centième anniversaire de sa naissance et du cinquantième anniversaire de sa mort ce 29 juin. Retour sur un personnage hors norme, atypique et dont le répertoire ne connaît pas l'usure.

Il est l'une des plus belles anomalies de la chanson française. Enfantin et tragique, audacieux et troublant, esthète et poilant, littéraire et matheux. Fils spirituel des Frères Jacques. Cas à part, singulier, peu enclin au succès durant son vivant, Boby Lapointe fut intronisé chanteur culte après sa mort.

"Il y a, en littérature, Boris Vian qui a eu une gloire posthume. Boby Lapointe, c'est pareil dans la chanson. Le public est venu à lui grâce à une intégrale poussée par Joe Dassin et publié en 1976. D'habitude, ça passe souvent par un best of mais là, c'était carrément avec l'ensemble de son œuvre. Ce n'était ni du marketing ni du forcing de maison de disques, juste le bouche-à-oreilles. C'est quelque chose d'assez unique", assure Sam Olivier, auteur d'un livret de 72 pages accompagnant la sortie récente de l'anthologie Boby Lapointe a 100 ans.

Robuste à l’œil noir et à l'emblématique marinière - physique d'ailleurs cousin de celui du Capitaine Haddock -, Boby Lapointe continue d'être une curiosité délectable. Électron libre, véritable mitraillettes à calembours, virtuose de la contrepèterie, ensorceleur de la paronymie, le barbu facétieux n'a jamais cessé d'évoluer à la marge.

"Il ne correspondait à aucun code ou critère de l'époque. C'était totalement autre chose en pleine déferlante yéyé. Il ne cherchait pas à travailler sa carrière et être dans l'ère du temps", confirme sa petite-fille Dany Lapointe, directrice du Printival Boby-Lapointe, festival de la fin avril à Pézenas (ville de l'Hérault dans laquelle il est né et décédé cinquante ans plus tard).

Chanteur par la force des choses

Trajectoire sacrément insolite que celle de ce farceur au quotidien dont le premier interprète de ses chansons fut Bourvil en 1954 (Aragon et Castille dans Poisson d'avril, film de Pierre Grangier) et qui aura multiplié auparavant les expériences professionnelles. En vrac et dans le désordre : rédacteur publicitaire, fabricant de petites culottes en sous-traitance, représentant d'une marque de café, installateur d'antennes de télévision, scaphandrier à la Ciotat...

"Au départ, il ne voulait pas chanter ses titres. Il est monté à Paris dans le but de chercher des gens qui voudraient bien les interpréter. Personne n'a voulu s'y coller alors il s'y est mis par la force des choses. Ce n'était pas son truc d'être sur scène. Il était timide, mal à l'aise. Il l'a fait pour que ses chansons existent", précise Dany Lapointe.

Il faut se souvenir de son apparition dans le long-métrage de François Truffaut (un pilier du fameux cabaret du Cheval d'Or), Tirez sur le pianiste, où on le voit chanter Framboise avec un dandinement maladroit et des sous-titres pour une meilleure compréhension du texte. Ou aussi de son lien profond avec un Georges Brassens qui ne perdait jamais une occasion de l'engager en première partie. "Enfin pas toujours, puisque Boby avait tendance à arriver tellement en retard que Brassens avait déjà commencé. Il jouait donc parfois après lui", glisse sa petite-fille.

 

Pour cause de débuts artistiques tardifs, il y a seulement une cinquantaine de (bonnes) chansons au répertoire. "Comme il n'était pas un gros vendeur, on ne lui proposait pas d'enregistrer des albums. Il n'en a fait qu'un seul en 1969 grâce à Joe Dassin, encore lui, sinon il n'aurait été qu'un chanteur de 45 tours. Et puis, il n'écrivait pas tant que ça. Dans les archives, on trouve vraiment peu de chansons inédites qui n'ont pas été enregistrées. Mais il écrivait des sketchs pour le cabaret, des scénarios pour la télévision, des pièces de théâtre (Le barbu du square, dont le texte a été déposé à la Sacem en 1953, sera joué pour la première fois en septembre au théâtre de Pézenas puis certainement en tournée, ndlr), un système mathématique. On peut à nouveau faire un rapprochement avec Boris Vian. Tous les deux étaient des touche-à-tout", constate Sam Olivier.

Toujours très moderne

Jongleur de fond et de forme, pape d'une langue décadenassée des contraintes phonétiques, inscrit au programme de l’Éducation nationale (malgré une thématique évoquant la relation entre une prostituée et son maquereau, La maman des poissons fait un carton chez les enfants), le chanteur piscénois s'extirpe de la claustration générationnelle.

"Ça reste d'une modernité décoiffante, d'une grande insolence et d'une inventivité débridée. Ses textes sont bâtis comme des problèmes mathématiques sauf qu'après, il nous met des pétards mouillés, des feux d'artifesses et d'artifices. Ça déconne, mais ça déconne très très sérieusement", analyse Sam Olivier.

Qui aujourd'hui pour réveiller son esprit ? Presque une évidence que de lorgner du côté des rappeurs. La chanson Ta Katie t'a quittée n'est-elle pas, après tout, une première leçon de rap ? Hippocampe Fou, Nekfeu ou Oxmo Puccino y font notamment référence.

"Quand MC Solaar a reçu sa Victoire de la musique, il a dit que c'était grâce à la consultation du dictionnaire et l'écoute de Boby Lapointe", note Sam Olivier. Citer également Juliette, Thomas Fersen ou François Morel. Savoir qu'il fait partie de la discothèque de Daho. "J'ai appris, récemment et à ma grande surprise, que Clara Luciani l'aimait beaucoup", ajoute Dany Lapointe. Il faudra donc respirer encore Boby.   

Boby Lapointe a 100 ans, livre-disque double CD (53 titres) et 72 pages (Mercury Records) 2022