Florent Marchet, sociologue intuitif de la chanson

Le chanteur français Florent Marchet. © Marie rouge

Retour en grâce de l'auteur-compositeur-interprète Florent Marchet qui n'avait plus sorti d'album personnel depuis 2014. Garden Party, au ton à la fois complice, tendre, grave et à l'intime universalité, corrobore la finesse de son immense talent.

 

RFI Musique : Vous n'aviez pas initialement l'intention de revenir à la chanson. Qu'est-ce qui a pesé dans la balance pour un retour ?
Florent Marchet : J'avais surtout l'intention de continuer à faire des musiques de film, d'écrire un nouveau roman, pas forcément de chanter effectivement. Et je me suis rendu compte, un peu de manière concomitante au confinement, que ça me manquait, que j'avais besoin de m'exprimer sur certains sujets à travers ce prisme-là.

Et ainsi mettre fin à une disette discographique de huit ans ?
On dit à chaque fois huit ans, mais il ne faut pas oublier Frère animal (disque-livre à la thématique sociétale et spectacle, en compagnie d'Arnaud Cathrine, Valérie Leulliot et Nicolas Martel, ndlr) qui représentait presque un double album. En plus de la composition et d'une grande partie des textes, j'ai fait la réalisation et les arrangements. Il n'empêche que j'ai eu envie d'aventures humaines. Ce que j'ai trouvé dans le cinéma où tout d'un coup, on n'est plus seul, on crée avec l'autre, on absorbe la vision du réalisateur. Quand je construis mes propres albums, c'est un peu comme pour le roman, il y a beaucoup de solitude. Je me suis senti bien à faire des choses à plusieurs. Des lectures musicales aussi. C'était surtout ça : être moins seul dans la création. Ne pas oublier non plus que faire de la chanson, c'est être dans un milieu qui est aussi une industrie. Et finalement, peut-être que l'approche artisanale me convient mieux.

Doit-on en déduire que vous avez été déçu par le milieu musical ?
C'est un fonctionnement industriel comme n'importe quel autre. J'ai besoin de rêver, de continuer à être l'adolescent que j'étais, de créer sans attendre quoi que ce soit d'un résultat économique. Je sais bien que cet aspect-là est très important pour continuer à faire de la musique. Mais il se trouve que c'est quelque chose qui me pèse plus que ça ne me stimule. Les chiffres de vente, je m'en fous. La connexion, l'attention du public, les retours à la suite de mes lectures musicales avec Arnaud Cathrine, Nicolas Mathieu ou Patrick Mille m'ont fait un bien fou. Cet échange, je l'ai certainement davantage trouvé dans le circuit littéraire, plus proche de celui du théâtre et dans lequel on a le temps de rencontrer les gens après le spectacle. Faire des concerts aujourd'hui, sans cocher cette rencontre-là, ce n'est plus envisageable pour moi. Les applaudissements, c'est une chose, mais l'essentiel, c'est de voir comment les chansons servent, comment elles font écho auprès des gens, si elles tiennent chaud.

Avez-vous été refroidi aussi par l'accueil mitigé de Bambi Galaxy, votre précédent disque ?
Je savais que c'était un sujet un peu complexe. Segmentant, comme ils disent dans le marketing. Ce n'est pas un problème, c'est mon parcours et je ne peux pas aller contre lui ni contre mes désirs. Il y en a qui ont préféré Bambi Galaxy au nouveau, c'est aléatoire tout ça. Étonnamment, sur ce disque, j'ai moins fait attention à la voix. Elle s'est imposée d'une certaine manière et ne correspond pas à toutes les musiques. Bambi Galaxy était très chargé au niveau des arrangements. Là avec Garden Party, j'ai eu envie de remettre la voix au centre, donc le texte.

En amont de la sortie de Garden Party, vous vous êtes lancé dans une tournée piano-voix qui se termine cet été. Était-ce une configuration rassurante pour vous ?
Il y a trois, quatre ans, je me suis lancé dans les lectures musicales dont l'une avec Nicolas Mathieu. On avait monté un spectacle où on mêlait des extraits de son roman, Leurs enfants après eux (prix Goncourt en 2018, ndlr), et mes chansons. Encore une fois, il y eut beaucoup de retours de gens qui avaient l'impression, ce qui était assez déconcertant, de découvrir mes textes notamment. Je chantais, d'ailleurs, quelques chansons de Bambi Galaxy en piano-voix. Là, je me suis dit qu'il y avait un problème. On m'a même demandé si j'avais pris des cours de chant. Je me suis demandé : pourquoi n'ai-je jamais mis ça en avant plus tôt ? Parce que finalement, là où mes chansons pouvaient être partageables, c'était dans quelque chose de plus simple, moins sophistiqué. J'ai commencé à reconsidérer de ce fait le piano-voix. J'aime ça, mais j'avais peur d'ennuyer avec cette formule. Mes racines berrichonnes me disent à chaque fois : "surtout ne dérange pas pour rien".

La patte Marchet, c'est un regard teinté de sociologie ?
Disons que c'est une façon de regarder le monde, quelque chose que je fais forcément au quotidien : observer les autres et moi-même. La manière dont les classes sociales ont évolué en fonction de l'époque et des territoires me fascine. La chanson française est beaucoup axée sur le sentiment, l'amour. Ce n'est pas un problème, mais je ne le ferai que si cela exprime quelque chose qui va au-delà de ma petite affaire privée. Des chansons, des romans, des films permettent parfois de comprendre davantage une société qu'un essai de sociologie. En tout cas, c'est complémentaire. J'utilise des matériaux, des décors qui me sont familiers. J'ai besoin de visualiser un pavillon, une situation, par exemple.

Ces moments où le cours des choses bascule semblent être une obsession chez vous...
C'est une obsession pour beaucoup de gens, je pense. Parce que ce sont des repères, des boussoles. Les vrais repères dans la vie, on les provoque rarement. Pourquoi tel fait, tel moment, tel geste va nous marquer ? Ma théorie, c'est qu'on était peut-être disponible pour être au présent et donc garder précieusement ce souvenir. L'existence est constamment en mouvement, on a tendance à l'arrêter parce qu'on a peur du temps qui passe, de vieillir. Et d'un coup, il y a un événement extraordinaire et on a l'impression que le temps monte d'une grande marche alors que ça s'est fait progressivement. Il suffit de regarder comment on apprend l'histoire à l'école, en l'occurrence de manière événementielle et avec des dates très précises. Mais juste avant, il y a beaucoup de choses qui se sont mises en place pour qu'on en arrive là.

Vous avez deux enfants de quatorze et dix ans. Vous ont-ils inspiré De justesse et La vie dans les dents ?
J'ai mesuré depuis peu de temps la fragilité de la vie. Se fâcher avec un ami ou ses enfants, c'est quelque chose qui me paraît dérisoire. J'ai eu des retours particulièrement forts sur De justesse, la première chanson qui est née sur cet album. Pendant le confinement, on a appuyé sur le bouton pause et on a davantage profité de ses proches, du moins pour ceux qui en ont eu l'occasion. Qu'est-ce que cette vie où on ne passe pas plus de temps de qualité et de partage avec ses enfants ? J'ai pris conscience de ça à ce moment-là, de la notion essentielle de transmission aussi. La vie dans les dents, je m'adresse à tous les parents qui se comportent parfois avec un manque de maturité, qui n'arrivent pas à se réconcilier avec leurs enfants. Ce sont toujours les parents qui doivent revenir vers eux et non pas l'inverse. On se gâche juste des moments d'existence si on n'agit pas de la sorte.  

Facebook / Instagram / Twitter / YouTube 

Florent Marchet Garden Party (Nodiva) 2022