Michel Berger, tout pour la musique

Michel Berger lors de son premier concert au Zénith de Paris, le 11 avril 1986. © Frederic Meylan/Sygma via Getty Images

Trente ans après avoir été terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 42 ans, que reste-t-il de la musique de Michel Berger, formidable faiseur de tubes et star au firmament, des années soixante-dix à sa mort ? Le journaliste Yves Bigot, qui fut son ami, revient sur cette carrière dans Michel Berger, une biographie très documentée.

RFI Musique : Michel Berger est issu de la grande bourgeoisie parisienne. Quelles influences musicales en retient-il ?
Yves Bigot
: Il écoutait beaucoup de musique classique à la maison, notamment du piano puisque sa mère était concertiste. Mais aussi Ray Charles et Georges Gershwin qui le marqueront profondément. On retrouvera toute sa vie l’influence de la soul et du rhythm'n'blues américain. Il décortiquait la musique, faisait des fiches sur les artistes qu’il aimait comme Charlie Parker ou Ella Fitzgerald. Puis, les Beatles vont arriver et là aussi il va devenir un fan de rock, compulsif, très admiratif.

Jamais il n’arrivera à la reconnaissance mondiale des Stevie Wonder ou Elton John qu’il aimait tant. Qu’est-ce qui lui a manqué ?
Je crois que c’est un mélange de nature et de culture. Il n’avait pas la puissance vocale de ces artistes, son timbre était très frêle. Côté culture, il rêvait d’être une rock star. Mais de culture protestante, il n’arrivait pas à se lâcher. D’une politesse, d’une délicatesse et d’une exigence extrêmes, il était toujours dans le contrôle absolu de tout.

Comment ses histoires amoureuses irriguent-elles sa musique, à commencer par celle avec Véronique Sanson ?
Je crois qu’il serait faux de dire qu’elle était "l’amour de sa vie". En revanche, leur histoire ne l’a jamais quitté. Il a construit, à partir de cette histoire initiale et sa rupture brutale avec Véronique, la majorité de ses chansons d’amour. Leur histoire va nourrir son imaginaire, sa musique et surtout ses textes. Mais il a sûrement aussi écrit beaucoup de chansons d’amour liées à France Gall.

Vous allez jusqu’à parler du "style Berger-Sanson" et lui d’un "arbre au tronc commun" pourtant ils se sont séparés très jeunes !
Oui mais le fait est qu’ils ont juste vingt ans et sont au plus fort de leur relation intime lorsqu’ils inventent leur style musical. Ils appliquent la musique américaine qu’ils aiment à la chanson française, avec un groove rythmique venu de la soul et du rock, des mots qui sonnent et des histoires dont les paroles ne sont pas "pseudo-poétiques".  C’était en rupture avec la tradition à laquelle appartenaient les Brel, Brassens, etc.

 

France Gall, autre grande histoire d’amour, est exclusivement chanteuse. Que va-t-elle apporter à sa musique ?
D’abord son timbre formidable et le fait qu’elle swingue comme aucune autre. Ensuite, son succès faramineux et l’immense affection que lui portent les Français vont leur permettre d’avoir l’impact sur la société dont rêvait Michel. C’était sa fan numéro 1 : elle l’encourageait à faire ses propres disques, à monter des spectacles, à mettre en scène Starmania, etc.

Michel Berger a écrit un disque mythique pour Johnny Hallyday, Rock’n roll attitude. Ils étaient si antagonistes !  
Au moment où il commence à travailler avec Johnny, celui-ci traverse la pire période de sa carrière : ses deux derniers disques ont été des bides, son style est daté... Michel va en faire un artiste moins spontané et animal. Il va le relooker et lui donner un répertoire très différent avec Le chanteur abandonné et surtout Quelque chose de Tennessee, une chanson magique, d’une puissance évocatrice incroyable. Quant à Michel, être chanté par Johnny lui donnera un peu de ce cuir de rock star dont il rêvait. Johnny lui offre un haut-parleur pour ses chansons, encore plus puissant que France Gall.

Johnny Hallyday, France Gall ou Bill Withers. D’où lui venait ce besoin de faire chanter ses chansons à tant d’autres ?  
Il savait qu’il avait besoin des autres pour toucher le plus grand nombre. Il y avait aussi ce côté "si les Américains y arrivent on doit pouvoir le faire". Je crois que les deux plus beaux jours de sa vie ont été quand Elton John lui a téléphoné pour lui demander d’écrire pour lui, et lorsque, la veille de sa mort, il a appris que la version de la chanson Le monde est stone par Cyndi Laupers était au Top 15 au Royaume-Uni.

Qu’est-ce qu’il a apporté à la pop music finalement ?
Ce fameux style, inventé avec Véronique. Un répertoire incroyable, dont une quinzaine de chansons sont dans l’esprit de tous. La comédie musicale Starmania, qui sera enfin reprise à la rentrée ! Elle est bien plus actuelle aujourd’hui qu’en 1978. Il avait un aspect visionnaire. Michel Berger a été le grand modernisateur de la chanson et de la musique en français.

Yves Bigot Michel Berger (Éditions du Seuil) 2022