Les éclatantes libertés du studio Saravah de Pierre Barouh

Pierre Barouh. © CSB Photos / Claude Barouh

À la fois prolongement d’une carrière de musicien-voyageur et geste d’une folle générosité pour les artistes de son époque, Pierre Barouh a donné un outil idéal aux avant-gardes de l’aube des années 1970 : le studio Saravah, accessible sans restriction d’horaire ou d’esthétique.  Retour sur cette aventure à la faveur de la sortie de la compilation, Pierre Barouh And The Saravah Sound Jazz, Samba and other Hallucinatory Grooves.

Les Normaliens arrivant à l’aube de Mai 68 répétaient, mi-ironiques mi convaincus, un précepte lapidaire d’un professeur de la rue d’Ulm levant les yeux au ciel en disant "sainte Cohérence, priez pour nous". Rarement cette sainte absente du calendrier officiel de l’Église catholique n’a été aussi présente dans une entreprise discographique qu’avec ce double-album Pierre Barouh and the Saravah Sound.

Car, souvent, le journaliste ou le digger s’émerveille que le catalogue du label Saravah ouvre autant de portes vers autant de directions : la chanson libertaire de Jacques Higelin, Brigitte Fontaine et Areski, le free jazz de l’Art Ensemble of Chicago, le proto-rap d’Alfred Panou, la world music naissante de Pierre Akendengué… Et les compilations jouent le plus souvent de contrastes et de virages pour résumer l’épopée de ce label fièrement aventureux.

Voici donc que sainte Cohérence frôle celle-ci de sa main salutaire, soulignant tout ce qui unit musicalement ces artistes au-delà de la solaire générosité du fondateur de Saravah, le chanteur Pierre Barouh.

Il est vrai que sa stature tient du roman autant que de notre plus belle mémoire collective musicale, déjà avec La Bicyclette, qu’il a écrite sur une musique de Francis Lai et dont Yves Montand a fait un succès pour quelques générations.  

Un homme et une femme

L’aventure a commencé quelques années plus tôt par une chanson qui fait une célébrité mondiale de Pierre Barouh, chanteur, voyageur, acteur et cinéaste qui a écrit "Comme nos voix ba da ba da, da ba da ba da / Chantent tout bas ba da ba da, da ba da ba da / Nos cœurs y voient ba da ba da da ba da ba da / Comme une chance comme un espoir". Posées sur une mélodie de Francis Lai pour le film Un homme et une femme de Claude Lelouch, Palme d’or au Festival de Cannes 1966, ces paroles génèrent des droits d’auteur colossaux.

Alors que le compositeur Francis Lai commence une prospère carrière au cinéma (Love Story, Mayerling, Les Ripoux et presque tout Lelouch), Pierre Barouh refuse toutes les offres alléchantes venues de France, d’Europe ou de Hollywood.

Il préfère créer un label qui lui ressemble, lui qui n’aime rien tant que partager un bon moment, un bon repas, une bonne bouteille ou une bonne chanson. Il se dit atteint du "syndrome de l’autre rive", qui l’a conduit au Brésil quand les Français n’y vont que pour découvrir la faune de l’Amazone ou se faire oublier d’un juge. Barouh y découvre la bossa nova qui vient de naître et en rapporte l’idée que la chanson idéale est là-bas : rythme tropical, élégance jazz, poésie comparable à celle des meilleurs titres de la Rive Gauche.

En travaillant avec son copain Claude Lelouch sur Un homme et une femme, il crée une petite maison d’édition musicale qu’il baptise Saravah, comme l’action de grâce lancée dix ou cent fois dans une samba composée par Baden Powell sur un texte de Vinicius de Moraes, qu’il a adaptée en français pour essayer de raconter aux Français ce qu’est la musique au Brésil.

Un studio à Montmartre

Donc, quand l’argent commence à couler à flots, il décide de partager en investissant dans un label et un studio. Il s’associe à Fernand Boruso, qui a acheté la moitié des parts du studio Ossian, passage des Abbesses, à Montmartre.

Barouh et Boruso posent un principe : les musiciens viennent quand ils veulent et jouent ce qu’ils veulent autant qu’ils veulent. Être novateur est la seule condition. Entre 1969 et 1972, une centaine d’albums seront enregistrés, entre lesquels se tissent des liens jubilatoires, des généalogies horizontales, des proximités instinctives.

Ainsi, le claviériste Georges Rabol se fait appeler Georges Alexandre lorsqu’il enregistre avec les jazzmen free de l’Art Ensemble of Chicago (ensemble aux contours flous et mouvants, mais régulièrement représentés chez Saravah par le flûtiste Roscoe Mitchell, le trompettiste Lester Bowie, le bassiste Malachi Favors…) derrière la chanteuse soul Marva Broome, mais constitue aussi le Baroque Jazz Trio avec le violoncelliste Jean-Charles Capon et le batteur Philippe Combelle.

Les musiciens américains accompagnent Brigitte Fontaine dans le génial Comme à la radio ainsi que le comédien togolais Alfred Panou dans le slam révolté Je suis un sauvage. Le comédien Bachir Touré (créateur des Nègres de Jean Genet et de pièces d’Aimé Césaire) déclame une poésie incendiée sur le jazz mystique du flûtiste et saxophoniste aveugle Michel Roques – un météore du jazz français. Roques et Capon se retrouvent pour Le Bruit et le bruit, exploration urbaine et hallucinée de Béatrice Arnac…

Belle cohérence

Car le son Saravah de cette époque ne distingue pas entre l’imagination foisonnante de la chanson écrite par Higelin, Fontaine ou Barouh et les torrents ouvragés du Cohelmec Ensemble. Mais si l’on veut que la liberté se grave dans le vinyle, peut-on la refuser dans le studio ? Tout est expérience et les artistes se sentent affranchis de jouer la sécurité – pas d’obligation de sortir un single chatoyant, pas d’urgence à terminer quatre chansons en une séance…

Phalanstère parfaitement en phase avec les ferveurs et les ambitions de l’avant-garde de l’orée des années 1970, le studio Saravah compte parmi les rares lieux où les besoins et les envies d’une vaste famille d’artistes ont reçu une réponse systématiquement favorable pendant quelques années. Rétrospectivement, on entend plus souvent un sommet qu’un prélude dans ces deux disques d’une musique quinquagénaire. Comme si le lieu, les personnages et l’action s’étaient trouvé une parfaite – et trop brève – cohérence.

Compilation Pierre Barouh And The Saravah Sound Jazz, Samba and other Hallucinatory Grooves (Wewantsounds / Modulor)