Le blues de Dick Annegarn

© Jan Welters

Une guitare des années trente, une voix à l’accent de guingois, il n’en faut pas beaucoup plus pour que Dick Annegarn vous colle des frissons. Après trente cinq ans de carrière, le chanteur signe un superbe album de blues, aussi dépouillé que désarmant. Servi par une production discrète, Soleil du soir révèle des perles sombrement gracieuses comme D’abord un verre, Jacques ou Bluesisabelle. Autant de titres à vous désespérer d’aller un jour pointer aux "Assez Dick"…

RFI Musique - Une question provocatrice pour débuter : vous venez d’enregistrer un album blues, c’était pour faire comme Johnny Hallyday ?!
Le blues de Johnny Hallyday ou Patricia Kaas, je n’y crois pas du tout. Ce sont des gens qui ont juste quelques références stylistiques. Pour le blues, il faut être près de la réalité, presque un handicapé social. Ils sont trop riches pour chanter le blues. Johnny, il est né dans la rue mais ça fait longtemps qu’il n’en connaît plus le bruit et l’odeur.

Ce dix-huitième album est né d’une rencontre avec le guitariste Freddy Koella…
Je n’étais pas trop pour, j’étais même un peu gêné. Ça m’a été proposé il y a deux ans par Vincent Frerebeau, mon directeur artistique. Il m’a dit : "Il faut que tu travailles ta guitare, il y en a marre de tes conneries avec les cuivres ! [en référence aux arrangements de son précédent – très bon – album Plouc, ndr]" Il m’a proposé Freddy Koella. Après l’avoir entendu, j’étais déjà beaucoup plus preneur. Ce n’est pas un guitar hero qui fait des solos sans fin. C’est un vrai arrangeur de guitare. Je l’ai rencontré au Sear Sound, un studio new-yorkais très vintage avec des micros rouillés et, comme nous aussi on était un peu rouillé, on s’est retrouvé en bonne compagnie ! On y allait juste pour voir et on a enregistré l’album en cinq jours.

Quels sont vos rapports avec Vincent Frerebeau, qui est à la fois votre producteur et le dirigeant du label Tôt ou tard ? C’est lui le patron ?
Je suis prisonnier de lui ! [Rires] C’est un dialogue intelligent, je ne me laisse pas faire et lui non plus. C’est quelqu’un qui a un monde musical et poétique très développé. Il a même joué des percussions sur le titre Soldat. Ça fait dix ans qu’on se connaît. Il est passionné par la chanson et la production, beaucoup plus que moi. C’est lui qui a voulu des arrangements de cordes sur deux ou trois titres, ce qui en fait un album à mon image : il y a des subtilités et des grossièretés.

 

Pourquoi cette reprise du Blues de Londres, un titre déjà présent en 1980 sur l’album Ferraillages ?
Parce que la commande, c’était un disque de blues ! A vrai dire, j’essaie d’arranger cette chanson depuis quelques années et je n’y arrive pas. C’est un morceau qui ne marche qu’avec une guitare. Freddy ne joue d’ailleurs pas de sa six-cordes sur ce titre, il tape dessus. C’est un titre qui visiblement doit rester nu. Ça s’est décidé en studio. Vincent n’aimait pas trop, sauf qu’à un moment, on a eu un supplément d’âme. En une prise, c’était bon.

On connaît votre attachement au Maroc, vous avez même une maison là-bas, pourtant on n’entend peu de références à ce pays sur Soleil du soir ?
D’une façon générale, c’est vrai que le Maroc est moins présent. Il y a un peu lassitude. Ma maison là-bas est sans eau et ni électricité. Les citernes ne sont remplies que depuis deux ou trois semaines. Avec de l’eau, la vie est déjà misérable, alors imaginez sans… La misère des berbères me prend à la gorge. Et là, mon village est à moitié vide. Les jeunes sont partis pour chercher du travail ailleurs. Mes amis sont partis. Il ne reste que des vieux et des bébés. C’est agréable… mais on va dire que je déserte un peu le désert.

 

Vous venez d’enregistrer le clip de Soleil du soir sous la direction de Michel Gondry, un réalisateur qui à une image de technophile, à mille lieux de votre univers ?
Je ne suis pas cinéphile et encore moins "clipophile". Je ne le connaissais pas du tout. C’est Mathieu Boogaerts, avec qui j’ai fait une tournée, qui m’a aiguillé vers lui. Le mot est chic, mais je n’ai jamais fait d’effort pour m’approcher de Michel Gondry, C’est lui qui a insisté ! Je l’ai vu pour la première fois cet été dans les Cévennes. Il s’est beaucoup intéressé à l’artiste rustique que je suis. C’est un grand amateur de blues rural et il connaît des chansons de moi que peu d’autres connaissent. Il a tout de même utilisé Coutances, un de mes vieux titres, caché sur un album, pour son film La Science des rêves.
Avec Michel, on se retrouve dans une subtilité d’idée plutôt que dans une subtilité de moyens. Ce n’est pas si technique que ça, il travaille avec des pinces à linge, du carton, peu de moyens technologiques. C’est un bricoleur. Pour Soleil du soir, il m’a fait petit-déjeuner 80 fois et il a gardé deux images de chaque séquence. Le jour change autour de moi mais moi je reste content. Je vibre quand même comme si j’avais la gueule de bois ! Il a su adapter une idée de vidéo à un blues.
J’ai de la chance en ce moment, les grands se penchent sur la petite personne que je suis. Je pense aussi au Grand dîner [Album de reprises de chansons de Dick Annegarn, avec notamment Alain Bashung et Christophe, ndr]. Ce sont des gens qui vendent plus que moi qui reprennent mes chansons. Là, il y a Calogero qui m’a demandé deux titres. C’est un peu mon soleil du soir, j’ai une fin de carrière qui me va très bien avec une reconnaissance qui me donne des moyens que je n’avais pas il y a encore quelques années.

Dick Annegarn Soleil du soir (Tôt ou tard) 2008