Barry, un tour dans Laforêt

Barry © Benjamin Travade

Initiative salutaire et inattendue que de consacrer un album entier aux chansons parfois oubliées de Marie Laforêt, interprète-comédienne qui préfère désormais l’ombre à la lumière.Barry, 35 ans, s’y colle avec panache et emmène ce riche répertoire dans un autre espace-temps parallèle.

Si proche, si lointaine. Marie Laforêt, énigmatique discrète, ermite retranchée en Suisse. Désinvolte et indomptable. Exigeante dans son art. Femme libre, assurément. Qui, sans marchandage aucun, se prête à une carrière faite de rencontres et d’absence. C’est sur son éclatant charisme de tragédienne qu’elle a bâti sa réputation. Vertigineuse Marie Callas d’ailleurs sur les planches, ce qui restera à ce jour sa dernière apparition artistique. C’était en 2008.

En chanson, Marie Laforêt a encore plus nettement opté pour l’ellipse. Désert scénique de presque quatre décennies. Juste la détermination et le pouvoir de conviction de Laurent Ruquier auront réussi, il y a onze ans, à la faire sortir de sa tanière. Une série de concerts aux Bouffes Parisiens. Pas d’autres rappels consentis.

Et le répertoire, dont la quintessence est concentrée entre 1964 et 1973 ? Populaire et chantant, profond et léger, respecté et respectable. Il fait encore le bonheur des radios nostalgiques, moins des télés. Sans donc qu’on s’y attende vraiment, Barry se manifeste pour s’en emparer.

Cliché en noir et blanc

Derrière ce mystérieux pseudonyme – référence au compositeur John Barry et à son attrait pour la musique de film - se trouve Violaine Gillibert. Sur son CV : une expérience new-yorkaise à l’âge de 20 ans où elle chante dans les bars en parallèle d’études de comédienne, des rôles chez des cinéastes comme Abdellatif Kechiche, Xavier Giannoli ou Emmanuelle Bercot, L’écharpe blanc roman en hommage à son père (décédé en 2004) tétraplégique et secrétaire d’État aux Handicapés. À son propos, elle dit : "Il est bien ancré. C’est une grande inspiration et une force tranquille qui est inscrite. Il a clairement une grande place dans mon histoire". L’analyse ne manque pas de justesse. En feuilletant des albums photo dans un tout autre objectif, elle tombe sur un cliché en noir et blanc de son père en compagnie de Marie Laforêt.

Déclic immédiat. "J’ai été surprise de voir qu’il l’avait connue. C’était une figure que j’entendais beaucoup à la maison, au même titre que Mozart. Cela faisait un petit moment que je pensais reprendre la musique, que je pensais à ces chansons. À un moment où j’avais besoin de quelque chose qui me réveille, il y a eu cette photo. C’était une belle ironie. Je me suis dit que je devais aller au bout".

Fin du complexe de chanteuse qu’elle traînait depuis dix ans et qui, même malgré l’intérêt d’un Biolay, l’amenait à ne jamais effectuer le grand saut. "J’avais un rapport assez compliqué avec le chant. Je trouvais ça très impudique. J’ai eu plusieurs projets, mais je n’étais pas prête. À un moment, j’ai tout verrouillé et je suis sortie de tous les circuits".

Concernant l’habillage du disque, Barry se projette vers des sons électroniques et des atmosphères embrassant la nostalgie du cinéma. Son choix s’arrête sur Marc Collin, fondateur et producteur du collectif Nouvelle Vague. Plutôt que de passer par le réseau pro, elle lui envoie un message sur Facebook avec une note d’intention du projet à l’appui. "Il m’a répondu en ajoutant quelques questions supplémentaires. On a fini par se rencontrer et on a défini ce qu’on voulait faire. Au départ pour lui, l’univers de cette artiste ce n’était pas une évidence".

Une sélection de choix

Louable aussi la sélection des titres qui ne se contente pas d’aller puiser dans la collection de tubes. Exit Les vendanges de l’amour (chanson que Marie Laforêt abhorre aujourd’hui), Il a neigé sur Yesterday ou Là-haut sur la montagne. À la place, des plus méconnus comme Le lit de Lola, La plage, qui ne parlent instantanément qu’aux fins connaisseurs de Marie Laforêt. Aucun calcul dans la démarche de Barry, seulement de chansons auxquelles elle s’identifie. "Je n’ai choisi que celles qui m’ont marquée".  Voix évanescente et détachement précieux des syllabes. Décélération de la rythmique initiale des chansons.

La jeune femme se tient éloignée des cotes de la banalité. Une approche éthérée dont on constate l’audace à l’écoute de Mon amour, mon ami, morceau de bravoure spectral et agrémenté d’éruptions magmatiques. L’amour à 16 ans possède une dynamique bien particulière avec ses motifs synthétiques et obsédants, Ivan Boris et moi peint des couleurs plus raffinées, Je voudrais tant que tu me comprennes procure l’envie de se blottir dans une couverture moelleuse, Viens viens et sa mélancolie en dentelles prennent les allures d’une supplique. "Il y a chez Marie Laforêt quelque chose d’éternellement perdu et de rêveur à la fois".  Barry lui a envoyé le disque. Mais pas de retour de la destinatrice.
 

Barry (Kwaidan records) 2016
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