Deena Abdelwahed, activiste électro

La DJ tunisienne Deena Abdelwahed sort un premier album intitulé "Khonnar". © Judas Companion

Se revendiquant activiste queer, la DJ a conçu un premier album comme un miroir tendu à ses questionnements et à la société tunisienne. Installée en France, elle a été adoubée par le monde de l’électro, du Berghain à Sónar en passant par Concrete.

Deena est-elle une révoltée ? Cheveux courts, lunettes rondes et silhouette fluette, la jeune femme n’en laisse rien transparaître lorsqu’elle parle, posément. Le titre de son premier album, Khonnar (prononcer "ronnar"), fait référence à un mot d’argot tunisien qui désigne ce que l’on cache sous la table.

Elle précise : "Je pense aux injustices que tout le monde essaye de dissimuler en Tunisie. Qu’elles concernent les droits politiques, sociaux ou financiers." Deena Abdelwahed a pris la plume et le micro. Sur Rabbouni, elle chante par exemple qu’on l’a rééduquée, une éducation trop souvent religieuse dans les pays pauvres. Dans Ababab, elle ironise sur la masculinité et la société des apparences. Avec le poète égyptien Abdullah Miniawy, la jeune femme évoque l’amour qui fait s’exiler (Al Hobb Al Mouharreb).

De la musique électronique avec des paroles, qui plus est en arabe, comme plus tôt le duo libanais Soapkills, ce n’est pas si courant. L’album dit beaucoup de l’identité de son auteure, comme de la société tunisienne. Khonnar est un album énervé, tempétueux, politique. Il n’est pas taillé pour remplir les pistes de danse, mais plutôt pour happer son auditeur dans des atmosphères inquiétantes. Ici, pas de techno teintée d’orientalisme ni d’électro passe-partout, sans racines. 

Importer

Deena Abdelwahed explique : "La plupart des choses qui m’intéressent ne viennent malheureusement pas de ma culture. La culture tunisienne ne m’a jamais parlé. J’aimerais comprendre pourquoi nous sommes obligés d’importer d’autres cultures : libanaise, égyptienne ou occidentale. C’est un peu ce qui s’est passé en France, avec la techno, importée des États-Unis." Elle a construit seule sa culture musicale… importée via la télévision et Internet.

Née il y a 29 ans au Qatar, Deena y a vécu un peu coupée du monde. Ses parents avaient quitté la Tunisie pour être infirmiers dans la riche monarchie pétrolière. Enfant, elle y écoute la musique à la télé, lorsqu’elle est cloîtrée à la maison, en regardant des chaînes qataries ou américaines. Il n’y a qu’un ordinateur pour les 4 frères et sœurs, mais Deena attend patiemment son tour et découvre de la musique sur des sites comme MySpace, LimeWire ou Napster. Après Mariah Carey ou Marylin Manson, l’adolescente découvre le rap de J Dilla, puis la house américaine, elle craque pour le footwork et la juke, deux sous-genres un peu énervés originaires de Chicago.

 Activiste

En 2008, la cadette rejoint son aînée à Tunis pour y étudier les Beaux-Arts afin de devenir architecte d’intérieur. Elle se met à composer des musiques électroniques en autodidacte. On la croise aussi dans quelques bars d’hôtels ou restaurants où elle chante des airs de jazz comme gagne-pain.

Elle intègre le collectif World Full Of Bass, huit garçons fans de dub et de bass music. Le milieu des artistes tunisiens est un microcosme où tout le monde se connaît. De fil en aiguille, elle devient DJ au Plug, un club electro de Tunis dont les baies vitrées sont parfois léchées par les vagues. "En Tunisie, on ne se rend pas trop compte des contraintes sur place, on les a intégrées : être une femme, être surveillé par la police, faire de la musique… Être artiste, c’est ne pas être pris au sérieux, ne pas être reconnu, ne pas gagner sa vie. Être activiste queer là-bas, pour moi, c’est assumer que je suis homo, femme et Tunisienne." 

Laboratoire

Installée depuis 2015 à Toulouse, Deena a poursuivi son chemin et publié un premier maxi, Klabb, avant cet album, Khonnar, sur le label InFiné (Rone, Bachar Mar-Khalifé, Aufgang…). Elle a été programmée dans les festivals Sónar à Bacelone, au fameux club Berghain de Berlin ou aux soirées Concrete à Paris. Adoubée.

Est-elle sombre comme sa musique ? "Je suis foncièrement une optimiste, mais réaliste. Ma musique est un laboratoire, un chantier." Réaliste, lorsqu’elle évoque les artistes tunisiens, peu nombreux, vus comme des bourgeois oisifs ou des marginaux un peu illuminés. Pas de révolution électro en marche dans les pays arabes pour le moment. Mais optimiste parce qu’elle assume ses choix et sa vie, elle veut ouvrir des brèches. Deena a encore beaucoup de choses à expérimenter et à dire. 

Deena Abdelwahed Khonnar (InFiné Music) 2018
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En concert le 31 janvier à la Gaîté Lyrique à Paris