Agoria, au-delà de la techno

Le DJ Agoria publie un 4e album intitulé "Drift". © Bruno Rizzato

Cofondateur des Nuits sonores et du label InFiné, le Lyonnais Agoria publie un quatrième album, Drift, affranchi des pistes de club qui devrait le faire connaître d’un plus large public. Même si en tant que DJ, il ne renie pas la techno pour faire danser les foules.

Agoria a pris son temps. Huit années se sont écoulées entre Impermanence et Drift, son 4e album. Il s’est passé pas mal de choses durant cette période. Marié, expatrié en Italie, divorcé… Sébastien Devaud s’est également éloigné des Nuits sonores. Il avait créé ce grand festival électro à Lyon en 2003 avec Vincent Carry. Agoria avait cofondé la petite et curieuse maison de disques, InFiné. Il a laissé le label continuer son chemin : InFiné a élargi son champ musical au-delà de l’électro (Francesco Tristano, Labelle, Bachar Mar-Khalifé…).  

Festival de Cannes

C’est vers le cinéma qu’Agoria s’est tourné, à la faveur d’une soirée du Festival de Cannes où il jouait en tant que DJ. Il fait de nouvelles rencontres. Notamment celle d’un sound designer de cinéma, Nicolas Becker, qui a travaillé avec Ridley Scott ou Denis Villeneuve. L’ingénieur du son est passé du 7e art à la musique en façonnant le son du nouvel album d’Agoria. Ce dernier a d’ailleurs déjà composé pour le cinéma et prépare actuellement une nouvelle bande originale.

Sébastien a emménagé à Paris, où les rencontres ont été là encore nombreuses et fertiles, comme Noémie, dans un café, qui viendra chanter sur Remedy, le rappeur STS ou Phoebe Killdeer. Des entrevues souvent inattendues, dans la vraie vie. Pas de mariages arrangés par la maison de disque (Universal Music) ou de relations virtuelles par Internet.

"J’ai composé cet album sur près de 5 années et dans plusieurs lieux. En arrivant à Paris, j’ai abandonné mon home studio pour trouver un studio d’enregistrement qui n’était pas dans mon appart. C’était là où enregistrait Mirwais. Je prenais le métro pour y aller, sans pour autant avoir d’horaires. Je pense que l’on a besoin d’un subtil équilibre entre le chaos et la grâce pour créer la musique qui nous plaît." Ce quatrième album alterne les styles et les humeurs (pop, rap, électro), mais stimule des imaginaires amples et impressionnants. 

Deux facettes

Agoria en aurait-il marre de la techno de club ? "Non, j’aime toujours cela. Ce côté enivrant d’embarquer les foules en tant que DJ, c’est un des meilleurs métiers du monde. J’ai composé beaucoup de techno, avec Carl Craig, le label Underground Resistance… J’en ai fait le tour, mais cela ne veut pas dire que je n’y reviendrai pas. J’assume mes deux facettes. Comme quelqu’un peut avoir envie d’écouter Rihana et Aphex Twin." Biberonné à la techno, révélé puis adoubé par elle (grâce au titre La 11ème Marche en 2001), Agoria ne la renie pas, mais se place un peu en marge, comme a pu le faire Laurent Garnier dans ses albums. Il dit aimer Four Tet, John Hopkins et Caribou.

La techno tourne-t-elle en boucle depuis quelques années, en manque de créativité ? "C’est un peu normal, les musiques électroniques ont souvent une fonction : faire danser. Lorsque j’ai commencé, elles étaient vraiment à la source de l’expérimentation. Aujourd’hui, elles s’affranchissent moins des codes. En dehors des clubs, il y a quand même des choses étonnantes, comme Arca (producteur d’un album de Björk, ndlr). J’ai vu son live et j’ai pris une claque avec ce mélange d’art contemporain, de musique, de chant et de performance. La scène alternative ou rap est très inventive, prend plus de risques. J’ai aussi vu des codeurs qui créaient de la musique en direct avec des lignes de code informatique. C’est aussi une performance très intéressante." 

Racines techno

En 2016, Sébastien a créé son label, Sapiens, pour publier la musique de quelques artistes parmi tous ceux qui lui envoient des morceaux (Stefan Smith, Dino Lenny…). D’autres artistes tentent toujours de passer par lui pour être programmés aux Nuits sonores, un festival (et une ville) auquel il est définitivement associé. Mais il a grandi dans un village de l’Isère, au sud de Lyon.

C’est l’Américain Jeff Mills qui lui transmettra le virus de la techno et du deejaying. Il préférera pendant un moment déserter les bancs de la fac pour écumer les boutiques de disques vinyles et organiser des soirées techno illégales à Lyon. Un passé et une passion qu’il assume complètement. Mais à 42 ans, Agoria souhaitait un drift, un dérapage —contrôlé— pour exprimer tous ses goûts et toutes ses humeurs. 

Agoria Drift (Mercury/Universal Music) 2019

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