Emel Mathlouthi et les images

Emel © James Mountford

Installée aux États-Unis, la Tunisienne Emel Mathlouthi s'affranchit définitivement de tous les clichés tradi-modernes avec un troisième album aux accents björkiens, baptisé Everywhere We Looked was Burning, où les ambiances sonores suggèrent des sensations visuelles. Rencontre.

 

RFI Musique : Qu'avez-vous fait sur cet album que vous n'auriez pas pu faire à l'époque de Kelmti Horra, qui vous a révélée en 2012 ?
Emel Mathlouthi :
Pratiquement tout. Je réécoute mon premier album avec toujours beaucoup de plaisir. Mais je ne m'imagine pas du tout faire à l'époque ce que je suis en train de faire aujourd'hui. C'est le produit de l'environnement dans lequel on vit, les voyages, les lectures, ce qu'on consomme artistiquement... Ce que je trouve intéressant dans le fait de prendre de l'âge, c'est l'expérience de l'oreille. Je suis beaucoup plus exigeante. Dans la production, j'explore plus, je suis bien moins dans l'impulsivité – quoique j'ai quand même réussi à en garder pour sauter sur toute nouvelle idée. À partir du moment où les sessions des morceaux sont encore ouvertes, tout reste possible !

Est-ce à dire que vos chansons connaissent de multiples versions ?
Il y a même eu de l'exagération : jusqu'à cinq arrangements complètement différents sur certains morceaux ! La première version de Merrouh –  un des rares titres en arabe sur l'album – était en clavier-voix. Pour la deuxième version, on a créé une partie tribale à la fin, tandis que la troisième ou quatrième version était un peu hip hop... Sur cet album, j'ai travaillé avec plusieurs producteurs, certains à distance, certains que j'ai réunis à la fin. Donc il y a des morceaux qui ont été vus par trois personnes différentes, avant que j'intervienne dans le processus.

Comment sentez-vous que le moment du final cut est venu, qu'une chanson est aboutie ?
Chaque morceau doit avoir un climax. Parfois, je suis prête à reprendre de zéro, comme c'était le cas pour Merrouh. Le morceau n'arrivait pas à me convaincre. Je suis repartie de la base, j'ai remis un rythme, etc. Je cherche à être complètement transcendée, parce que si je ne le suis pas, je ne pourrai pas le partager avec le reste du monde.

Cet album est presque dans sa totalité en anglais. Pourquoi ce choix ?
Ma culture musicale est vraiment très anglophone. L'anglais est ma langue maternelle musicale même si l'arabe est ma langue maternelle. J'avais déjà commencé à intégrer quelques morceaux en anglais dans mes lives ou sur mes deux derniers albums. Ensuite, je vis beaucoup à New York depuis plusieurs années, je parle en anglais tous les jours. C'est la langue de la ville où je trouve une inspiration quotidienne. Et puis aussi, parce que jusque-là dans la presse, on essayait de trouver une interprétation à la musique, que la musique n'a pas forcément : quand j'ai sorti mon premier album, on a beaucoup dit que c'était de la musique traditionnelle modernisée alors que ce n'est pas du tout le cas. Sur mon deuxième album, on s'est encore arrêté à la politique, à l'exotisme. En tant qu'artiste, en tant que chanteuse, productrice de musique, créatrice de musique, de mots et de sons, j'étais frustrée parce que tous ces côtés-là n'étaient pas reconnus.
Mais c'est aussi pour des raisons profondément artistiques et personnelles. J'ai toujours refusé de faire des chansons en anglais comme quelqu'un qui n'est pas anglophone et essaie d'écrire en anglais. Je voulais écrire du point de vue de quelqu'un qui vit vraiment les choses. J'ai commencé à bricoler un peu, et j'ai trouvé ma place, avec des influences magnifiques comme les poètes Rilke, T.S. Elliott ou encore John Ashbery. Ce sont des poésies qui sont très imagées, avec des descriptions très fortes.

Peut-on dire à juste titre que cet album a une dimension cinématographique ?
Parfaitement. C'est un peu mon empreinte personnelle dans la façon de faire de la musique. Ça reste des chansons. Mais chaque chanson pourrait être une musique de film. Je suis passionnée de cinéma, de cinéma d'auteur entre autres, de théâtre aussi, et je pense que ça se traduit inconsciemment dans ma musique, dans la façon d'avoir plusieurs actes dans chaque chanson, plusieurs mouvements, plusieurs ambiances. Avec le temps et la maturité, je commence à me faire confiance, à me laisser aller, ce qui n'était pas évident. Dans cet album, j'ai vraiment laissé libre cours à mon imagination. La nature est devenue un personnage qui tient plusieurs rôles selon les morceaux, avec des sons de vent, de feu, d'eau.

Qu'est-ce qui vous a décidé à partir vivre de l'autre côté de l'Atlantique, il y a cinq ans ?
Je crois que tout le monde à l'envie de partir à New York, un jour ou l'autre. Je voulais élargir mon horizon : à Paris, je n'arrivais pas à trouver l'entourage dont j'avais besoin pour créer et avancer. Et au même moment, j'ai rencontré mon futur mari. Donc tout est arrivé en même temps. Je venais de finir la tournée qui suivait le premier album et j'avais hâte de renouveau. J'ai donc décidé de partir.

Vous avez été récompensée en mai aux États-Unis lors des Khalil Gibran "Spirit of Humanity" Awards, décernés par l'Institut arabo-américain. Qu'est-ce que cela représente pour vous ?
C'est une reconnaissance sur plusieurs plans, pour moi qui ne suis pas née aux États-Unis, mais chante en arabe. Ici, les Tunisiens sont peu nombreux, la communauté arabo-américaine est plutôt représentée par le Moyen-Orient que par l'Afrique du Nord. Lors de la cérémonie, j'ai été invitée à chanter dans une salle où il y avait les gens les plus brillants d'origine arabe, avec des parcours incroyables aux États-Unis, des acteurs de tous domaines. C'est un prix extrêmement prestigieux qui a été décerné dans le passé à Sting ou encore Salma Hayek. C'était vraiment un honneur pour moi de recevoir cette distinction dont le nom fait référence au poète qui est mon idole.

Emel Mathlouthi Everywhere We Looked was Burning (Partisan Records) 2019
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