Les morceaux d’éternité de Tim Dup

Tim Dup. © Hugo Pillard

Avec ce 2e disque, Qu’en restera-t-il ?, le jeune Tim Dup confirme les promesses contenues dans son premier opus : une poésie précieuse et précise sur des beats hip hop, un art des histoires en clair-obscur, et un don pour capturer le présent et ses émotions.

Il a de grands yeux bleu ciel, des joues rebondies, une diction apaisée et un air évanescent d’adolescent, encore à la lisière de l’enfance. A 25 ans, Tim Dup frappe pourtant par sa maturité, sa lucidité et sa sensibilité tout en justesse : une alchimie, dont le charme opère sans effort.

Ce jour, dans les locaux de son label Columbia, il a apporté une galette, sagement posée à sa droite, avec sa couronne. "Je voulais qu’on tire les rois, mais je ne sais pas si on aura le temps ?", s’enquiert-t-il auprès de son attaché de presse, entre deux interviews. A côté du gâteau, un livre, en évidence : L’Insoutenable légère de l’être de Kundera. "Tu l’as lu ?, me demande-t-il avant d’enchaîner : J’adore l’incipit. Ecoute : 'Son drame n’était pas le drame de la pesanteur, mais de la légèreté. Ce qui s’était abattu sur elle, ce n’était pas un fardeau, mais l’insoutenable légèreté de l’être.'" Et finalement, c’est peut-peut-être justement ici, à ce point d’équilibre, que se situe Tim Dup : entre légèreté et profondeur, air et terre, drame et sourire.

Le temps de lire et de voyager

Depuis deux ans, la vie du jeune garçon a changé… En 2017, son premier disque, Mélancolie heureuse, dévoilait sa poésie d’oxymores, ses histoires en clair-obscur, ses instantanés et sa collection de souvenirs mis en musique, sur des beats hip hop et des samples électro, avec le succès au rendez-vous – une nomination aux Victoires de la Musique, entre autres.

Pour autant, Tim garde la tête froide : "Le truc tricky, c’est que j’exerce désormais un métier public, donc les gens te placent sur un piédestal... Mais pour moi, ça ne change rien. Je compose, je chante, voilà toutAucune question d’ego !". Son emploi du temps, lui, a évolué. Il a arrêté la fac et mis à profit ses jolies plages de vide.

"Paradoxalement, j’ai davantage de temps libre, entre les tournées. Alors je lis, je regarde des films … Je me nourris !, dit-il. J’ai beaucoup voyagé : au Japon, en Europe, expérimentant, pour la première fois, les périples en solitaire, avec la joie de se retrouver, soi, à l’autre bout du monde et le regret de ne pas partager ses enthousiasmes." Ainsi a-t-il cherché "un jardin à la mer, une porte du soleil, du temps et des silences" (Porte du soleil), et vagabondé pour "offrir à (sa) plume, entre Kyoto et Londres, des histoires qui remplissent (ses) carnets d’écriture." (Rhum Coca) Et de compléter : "Je me souviens de tout et de la poésie/ J’emmerde les gens parfaits/ je préfère mes hérésies".

Quand le monde infuse

Au début, Tim s’est assis sagement pour composer, à l’issue de son premier disque : une première phase qui l’a laissé insatisfait. "J’ai essayé d’écrire sur des thèmes d’actualité, sur mes combats. Mais j’étais trop frontal, trop directement engagé, explique-t-il. Ce n’était pas bon." Alors, le chanteur a fait table rase.

Car Timothée, dans le civil, n’est jamais aussi bon que lorsqu’il laisse infuser, que le monde décante en lui et qu’il fait le vide pour recueillir la vie qui l’entoure et l’agite. Le disque s’intitule Qu’en restera-t-il ? Une question aussi métaphysique que prosaïque ou écologique, qui appelle, pour réponses, la multitude de nos chemins. Sur ses pistes à lui, sur ses ébauches, planent ainsi les auras tutélaires de Bon Iver, Barbara et Kanye West. Trois univers divergents, mais qui le construisent, entre autres mondes et influences.

Le titre inaugural de l’album s’inspire ainsi du roman de Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux (Prix Goncourt 2018) : la fresque d’une jeunesse ouvrière, grandie en zone périurbaine, les virées en mobylettes sur fond de techno, les baignades au lac, près de l’usine.

Dans Place Espoir, il décrit à sa manière les manifestations, en personnifiant la Place de la République : "Elle a vu tant de printemps et de jours qui se lèvent/ Elle a vu tant d’espoirs de luttes et de combats/ incarnés en visages tombés dans l’anonymat (…)." Une manière détournée et poétique de s’engager. Il peint aussi le phare de Pertusato, en Corse, ses vacances d’enfant : l’âme d’un lieu, son esprit et l’évocation de sa grand-mère.

Il décrit les tourbillons d’un vendredi soir d’ivresse, ces moments où tout bascule, où l’on se drape l’un dans l’autre, ces "instants de transe où l’on ne pense plus". Il chante, impressionniste, l’angoisse de la fin du monde, ces "valses d’atomes qui s’aimantent" (Le visage de la nuit) et ses doutes pour ses amours fous ("J’suis pas le genre de mecs à m’asseoir à côté de toi", dit-il dans Une autre histoire d’amour ; "Dès qu’une meuf me plaît, je perds tous mes moyens", confesse-t-il en interview).

Et toutes ses chansons prennent l’allure de petits films incarnés par sa voix fragile, à la limite du déraillement, mais aussi lumineuse et sûre d’elle : toujours cette question de contrastes. Un chant, diablement rythmique, qui groove et respire, marqué par le rap ; un chant qui danse, agile, sur les instrus hip hop et électro.

Sur ce disque, il semble que Tim Dup ait encore mieux digéré ses influences et les morceaux de cosmos, qui le composent. "Dans Mélancolie Heureuse, j’étais appliqué. Je voulais tout dire. Ici, tout s’est fait plus naturellement.", avoue-t-il.
 

L’alchimie des chansons

Et l’album le confirme. Il a tout d’un grand. Sa poésie s’affirme précise et précieuse. Il y a du rythme, du cœur et du souffle. Des images et des sensations. Le tout enveloppé de sa lumineuse mélancolie : "J’aime les chansons tristes, en demi-teintes, celles qui comportent de la saudade, dit-il. Quand tu es heureux, elles multiplient ton bonheur, lui donnent du relief. Et quand tu es triste, elles mettent des mots et des sensations sur tes émotions."

Tim Dup s’approche alors du secret de la création : "Une chanson réussie, c’est une belle mélodie, une belle histoire, un rythme…, analyse-t-il. Mais à tout cela, s’ajoute, par-delà ta volonté, cette part d’irrationnel, de magie, qui fait que tout à coup, une chanson explose et parle à tous. Moi, j’essaie de capturer sur le vif des moments de présent, d’en apprivoiser les émotions essentielles, de les restituer".

Dans le texte qui accompagne son disque, Il cite Cocteau : "Le temps des hommes est de l’éternité pliée". Et, dans ses chansons, dans ses créations-origami à déplier à l’envi, on retrouve bel et bien, cette photo du présent, avec ses vœux d’éternité.

Tim Dup Qu’en restera-t-il ? (Columbia) 2020
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