Tellier, enfin domestiqué ?

Sébastien Tellier publie son 7e album studio "Domesticated". © Valentine Reinhardt

Replié dans sa maison parisienne, le chanteur hirsute revient pour RFI Musique sur son septième album Domesticated, consacré à la vie de famille. Et évoque les joies de ce confinement volontaire, en pleine épidémie de coronavirus, après des années d’excès.

RFI MUSIQUE : La vie domestique au temps du confinement, c’est un thème plus actuel que jamais ?
Sébastien Tellier :
C’est vrai qu’en cette période de coronavirus, on n’a jamais vu autant de personnes se laver les mains ou utiliser des produits d’entretien ! Cet album parle de la vie à la maison, de la vie en famille, de ma vie de papa. Je suis confiné en permanence, d’autant que mon studio d’enregistrement est à la maison. Rares sont les sorties pour moi. Il a bien fallu que je trouve mon inspiration quelque part : dans ce qui m’entoure. À force d’être sur mon canapé, j’ai regardé ma cuisine, les produits vaisselle, l’aspirateur… j’en ai fait un disque.  

La vie domestique ne s’oppose t-elle pas à l’inspiration ?
Avant d’avoir des enfants, j’avais 24 heures par jour pour faire de la musique, mais cette liberté était presque un frein à la créativité. Aujourd’hui, lorsque j’ai un peu de temps pour faire de la musique, par exemple quand les enfants sont à l’école, je le savoure pleinement. J’ai même l’impression que ma vie domestique m’a permis de réaliser un album plus frais que jamais, empli d’une énergie positive. Il faut voir la beauté dans ce qui nous entoure. D’autant que nos vies ne sont pas faciles, on se sent obligés de réussir, d’être polis, de respecter les règles… Un liquide vaisselle rose dans un rayon de soleil, cela peut être le plus bel objet du monde !

Où as-tu vécu les 55 jours de confinement ?
Au nord de Paris, dans le calme d’une impasse. J’aime bien ma maison, car j’y ai mon lit, mon canapé, ma machine à café, un jardin… J’y suis resté avec ma femme, mon fils et ma fille de 7 et 3 ans. Nous avons été confinés soft par rapport à plein d’autres gens. Le matin, je me mettais au piano, j’allais sur les réseaux sociaux ou je donnais des interviews. L’après-midi, je m’occupais de mes enfants jusqu’à épuisement. Avec mon fils on faisait des jeux vidéo, avec ma fille je jouais plutôt au bébé, je passais des heures à quatre pattes ! Domesticated, je l’ai été à fond !

L’album Trans de Neil Young a été un déclencheur dans la création de Domesticated. Pourquoi ?
J’avais lu un article au sujet de cet album, enregistré par Neil Young au vocoder. Cela m’intriguait… Le disque était introuvable, ou bien à 800 dollars au Japon… J’ai pu écouter trois chansons très mal enregistrées à partir d’un vinyle, mais ce côté mystérieux m’a puissamment inspiré : c’était vraiment ce que je voulais faire. Je suis quelqu’un d’hyper influençable. J’ai donc commencé l’enregistrement par ma voix. J’avais envie de la transformer afin de pouvoir modifier après coup les mélodies.

Quels ont été tes thèmes d’inspiration ?
Je ne pouvais pas composer des chansons sur des grille-pains ou des éponges. Je me suis contenté d’évoquer mon cheminement dans la vie domestique, de la pénibilité à la crise de nerfs, en passant par la libération. Sofia Coppola a trouvé le titre : elle m’avait dit que j’avais été un chien fou et que j’étais devenu un adulte domestiqué. Effectivement, j’ai beaucoup bu, je me suis drogué, j’ai passé des nuits en boîtes à faire n’importe quoi… C’est désormais loin derrière moi car ce n’est pas compatible avec des enfants. Pour eux et pour moi, j’ai dû lever le pied, je ne suis plus l’hystéro défoncé que j’étais.

Pourquoi tant d’années entre L’Aventura et Domesticated ?
J’ai composé des musiques de films et de séries : Saint Amour avec Depardieu, Marie et les Naufragés [réalisé par Sébastien Betbeder, ndlr], la série américaine A Girl is a gun… J’ai également produit l’album de Dita von Teese.

Durant cette période de confinement, deux artistes que tu connaissais ont disparu, Christophe et Tony Allen...
Tony Allen, je l’ai rencontré au moment où je cherchais un batteur pour La Ritournelle. C’est un magicien de très haut niveau, une personnalité exceptionnelle. Il a joué sur l’ensemble de l’album Confection, qui est une ode à sa batterie… Christophe, je devais avoir 8 ans, mes parents m’avaient offert une petite chaîne hifi et des spots qui changeaient de couleurs. Ma première cassette audio était une compilation des tubes de l’époque, dont Succès Fou de Christophe. Je bloquais dessus, j’avais envie de la chanter devant toute la classe. Elle a eu un impact énorme sur moi. Bien des années plus tard, j’ai été plusieurs fois chez lui mais il me semblait encore plus mystérieux qu’à la télé. Il était très travailleur, avec toujours de nouvelles chansons ou revisitant ses anciens titres. Son style, sa façon de placer sa voix, son côté dandy… il m’a ébloui.

Sébastien Tellier Domesticated (Record Makers) 2020