Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Blick Bassy, sur les pas de Ruben Um Nyobè

Blick Bassy à RFI, mars 2019. © Christian Rose

Le chanteur et guitariste Blick Bassy est un artiste passionné d’histoire. Les soubresauts de son pays natal nourrissent son expressivité. L’épopée tragique de Ruben Um Nyobè, fervent partisan de l’indépendance du Cameroun dans les années 1950, a suscité son intérêt croissant au point d’en concevoir un album. 1958 est une œuvre patrimoniale et pédagogique qui fait écho au 13 septembre 1958 quand les forces françaises bâillonnèrent définitivement un orateur encombrant, dont le discours anticolonialiste menaçait l’ordre établi…

Il aura fallu attendre 1991 pour qu’un texte de loi réhabilite ce personnage central de l’histoire camerounaise. Jusqu’alors, citer le nom de Ruben Um Nyobè ou évoquer son combat était fort périlleux. Blick Bassy raconte d’ailleurs qu’il découvrit l’existence de ce frondeur légendaire à travers les contes que lui narraient ses proches. Président de l’UPC, l’union des populations du Cameroun, Ruben Um Nyobè parvint, non sans mal, à délivrer son message panafricain à l’ONU, le 17 décembre 1952, devant une assemblée encore très rétive à l’idée d’octroyer la liberté aux peuples africains sous le joug de pouvoirs autoritaires.

Plus de 60 ans après ces épisodes de géopolitique déterminants, Blick Bassy estime qu’il est de son devoir d’instruire la jeune génération qui n’a peut-être pas conscience du sacrifice de ses aînés. 1958 est donc un album militant qui devra porter ses fruits. Chaque titre est un appel à regarder la vérité en face. Bien qu’il n’ait jamais rejoint un mouvement, un parti, une organisation citoyenne, Blick Bassy revendique et veut croire en la force des mots et des notes. Il chante en Bassa l’épopée de ses aïeux et de ses contemporains. Cela ressemble d’ailleurs beaucoup à la verve blues de ses lointains cousins d’Amérique. Il n’est donc pas incongru de déceler l’influence de Robert Johnson ou Skip James dans les œuvres de Blick Bassy.

 

© Christian Rose
Blick Bassy.

 

Cette tonalité épurée épouse parfaitement l’expression d’une complainte transatlantique héritée de la triste et longue période de l’esclavage. Choisir de rendre hommage à Ruben Um Nyobè nécessite donc une interprétation blues. Le constat que dresse Blick Bassy dans 1958 est sombre. Rendre des comptes, démasquer les traîtres, cesser de chicaner, tout porte à croire que l’ignorance l’emporte sur les leçons de l’histoire. L’album s’achève d’ailleurs sur une inquiétude, Where we go (Où nous allons), chanté partiellement en anglais. À moins qu’il ne s’agisse d’une main tendue pour que l’espoir d’une Afrique réellement maîtresse de son destin devienne un jour réalité.

Le clip vidéo de Ngwa, tourné au Lesotho, est à ce titre édifiant. Il est impératif de le regarder jusqu’à son terme, car il met en relief une symbolique chère à Salomon Malhangu, jeune membre de l’ANC en Afrique du Sud qui, comme Um Nyobè, fut un activiste acharné dont les derniers mots, avant son exécution, furent : "Mon sang nourrira l’arbre qui portera les fruits de la liberté". Une épitaphe que Blick Bassy transcende aujourd’hui à travers ses subtiles compositions.

En concert le 15 avril 2019 à La Cigale à Paris.

Le site de Blick Bassy

 

© Christian Rose
Blick Bassy à RFI.