Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Sam Cooke ressuscité…

Sam Cooke. © Jess Rand/Michael Ochs Archives/Getty Images

Un coffret de 5 CDs, réunissant les premiers enregistrements du légendaire Sam Cooke, paraît ces jours-ci chez Panthéon/Universal. Il s’agit des sessions de studio réalisées entre 1957 et 1960 pour le label Keen Records. À cette époque, le jeune chanteur de gospel, originaire de Clarksdale (Mississippi), se transforme progressivement en un soulman adulé dont les albums font mouche. Nul ne sait alors que cette notoriété naissante sera aussi brève que fulgurante. Le 11 décembre 1964, Sam Cooke disparaissait à l’âge de 33 ans. Retour sur une destinée inachevée…

Le 1er mars 1951, Sam Cooke a 20 ans et chante des airs de gospel au sein d’un groupe vocal, les Soul Stirrers. Il restera six ans dans cette formation, dont la notoriété ne cessera de croître grâce à ses interprétations pleines de ferveur et d’énergie. Cependant, en 1957, conscient de son potentiel artistique, il cherchera à se distinguer et acceptera volontiers la main tendue d’un tout nouveau label, Keen Records. Les 45T de Sam Cooke pour ce jeune label font mouche. Le succès est au rendez-vous et, même si les plus conservateurs regrettent que les accents pop de ce nouveau répertoire l’emportent sur les cantiques religieux, la communauté noire se félicite de voir l’ascension vertigineuse d’un Afro-Américain dans une société encore très ségrégationniste.

N’oublions pas qu’en 1957, le mouvement des droits civiques n’inquiète pas encore les autorités. Martin Luther King n’est pas encore le leader charismatique d’une population insoumise. Le pouvoir blanc tient encore les rênes et entend bien conserver ses privilèges, quitte à mâter toute rébellion dans le sang et en toute impunité. Il est donc difficile pour un citoyen noir de contester l’ordre établi. Sam Cooke se contente donc, pour le moment, de chanter des bluettes inoffensives avec le secret espoir qu’un jour sa voix puisse porter un message plus explicite. S’il se plie de bonne grâce à l’humeur du crooner, il n’en reste pas moins vigilant et, comme nombre de ses homologues, saura choisir certaines œuvres suffisamment évocatrices du malaise social pour exprimer un engagement citoyen de plus en plus affirmé.

© Panthéon/Keen Records/Universal
Les albums issus du coffret Keen Records.

En interprétant Today I Sing the Blues, Ol’ Man River ou Summertime, Sam Cooke entre dans la tradition des chanteurs dont la poésie musicale permet deux lectures : Celle du mélomane heureux d’écouter des grands classiques de la musique populaire américaine et celle de l’homme noir résiliant qui capte subrepticement les messages de ses ancêtres, esclaves d’un système autoritaire et violent. Sam Cooke sait que ses choix artistiques ont un sens, et bien qu’il ne puisse pas ouvertement critiquer l’administration américaine de l’époque, au risque de compromettre sa carrière, il manifeste sa frustration en chantant des airs dont les paroles ont, à ses yeux, une résonance significative.

En rendant hommage à l’illustre Billie Holiday sur l’album Tribute to the Lady en 1959, Sam Cooke ne salue pas seulement la mémoire d’une grande artiste, il s’élève à mots couverts contre le sort réservé aux Noirs, fussent-ils célèbres ou de simples citoyens. Né dans le sud des États-Unis, il a éprouvé l’oppression quotidienne et sa compassion est si grande à l’égard de ses contemporains qu’il ne peut se résoudre à rester le chanteur noir docile que l’on reçoit sur les plateaux de télévision. Lassé de cette image consensuelle, Sam Cooke change de maison de disques en imaginant pouvoir donner plus de rugosité à son personnage. Malheureusement, en dehors de quelques titres pétris de blues, son répertoire reste celui d’un crooner dont l’aura continue de guider ses pas et le fige dans une caricature du gentil garçon élevé à l’église et respectueux des traditions.

© Jess Rand/Michael Ochs Archive/Getty Images
Sam Cooke au piano, dans les studios RCA de Los Angeles, 1960.

Que le temps lui semble long ! Depuis ses débuts en 1951, une décennie a passé et Sam Cooke ne voit pas poindre la rébellion, le sursaut citoyen. Certes, Rosa Parks en 1955 avait refusé de laisser sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery en Alabama, mais ce geste fondateur tardait encore à porter ses fruits à l’aube des années 60. Ainsi, faute de pouvoir accompagner un mouvement de contestation encore très timide, Sam Cooke, piégé par une notoriété grandissante et une image polie par l’industrie du disque, devra patienter encore et toujours pour donner du corps et de la profondeur à son répertoire. C’est en 1963, à la faveur d’un climat social plus frondeur, que se révélera l’identité du véritable Sam Cooke.

L’album Night Beat paraît en août 1963. Pour la première fois, la voix de Sam Cooke semble plus Soul, plus enracinée dans l’époque. Il sent le vent tourner, la tension s’accentuer, et parvient enfin à se libérer dans une tonalité inattendue. Le 21 décembre 1963, Sam Cooke est en studio à Los Angeles. Il écrit une chanson qui fera date. Impossible de dire aujourd’hui s’il avait perçu la dimension politique de son œuvre, mais force est de constater que cette composition devînt le cri de ralliement d’une génération qui trouva, dans ces mots et ces notes, le courage de contester. A change is gonna come parut le 1er mars 1964 ! Sam Cooke n’aura pas le temps de réellement profiter du succès de cette chanson. Il sera assassiné neuf mois plus tard dans des circonstances qui ne feront qu’alimenter les rumeurs de complot contre un homme qui devenait trop gênant, disait-on à l’époque.

© Panthéon/Universal
Le coffret Keen Records (1957-1960).

 

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