Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
Retrouvez la playlist de l'Épopée des musiques noires sur Deezer

 

En savoir plus sur l'émission, les horaires, le calendrier ... En savoir plus sur l'émission

Madiba est libre !

Nelson Mandela, le jour de sa libération de prison, le 11 février 1990. © Pool BOUVET/DE KEERLE/Gamma-Rapho via Getty Images

Il y a 30 ans, le 11 février 1990, le plus vieux prisonnier politique de la planète est libéré après 27 ans dans les geôles sud-africaines. Il s’appelle Nelson Mandela. Son simple nom est un défi pour les autorités de l’époque. Il aura fallu la mobilisation de nombreuses personnalités pour que les convictions d’un homme, farouchement attaché aux valeurs de justice et d’équité, soient entendues et respectées. Le monde de la musique accompagna, à maintes reprises, cette lutte acharnée pour un idéal humain. De Peter Gabriel à Johnny Clegg, de Simple Minds à Youssou N’Dour, ils furent des dizaines à militer et à s’indigner.

Certes, la pression constante des pouvoirs démocratiques sur le régime d’apartheid eut raison de la politique autoritaire de Pretoria, mais ne minimisons pas le rôle des artistes dont la force expressive a progressivement fédéré les énergies populaires pour qu’un homme sage puisse changer le cours de l’histoire. Sans l’engagement croissant de personnalités connues mondialement, la toute première déclaration du futur président d’Afrique du Sud n’aurait pu se tenir devant l’Hôtel de ville du Cap ce 11 février 1990. Que le combat fut violent, parfois noyé de larmes et de désespoir, pour parvenir à cet équilibre fragile entre Blancs et Noirs. Si la communauté des musiciens internationaux prit fait et cause pour la figure du résistant ultime au cœur des années 80, ayons l’honnêteté de constater que cet élan citoyen fut très tardif. Pendant longtemps, trop longtemps, la contestation de l’ordre établi ne trouvait que peu d’écho et la jeune Miriam Makeba, en exil aux États-Unis, semblait bien seule à la tribune de l’ONU en 1963 pour dénoncer les exactions des autorités blanches à l’égard des Noirs sud-africains. Pendant 30 ans, Miriam Makeba devra se produire hors des frontières sud-africaines pour faire entendre sa voix. Son époux, le trompettiste Hugh Masekela, subira lui aussi l’éloignement de sa terre natale.

© Mercury/Charisma - Magnetic Records
"Biko", Peter Gabriel et "Nelson Mandela", Youssou N'Dour

Au milieu des années 70, un terrible évènement va susciter l’émotion des artistes à travers la planète. Le 16 juin 1976, des élèves noirs protestent contre l’introduction de l’Afrikaans, la langue des colons blancs, dans l’enseignement secondaire. Ils sont 20 000 à manifester à Soweto, ce jour-là. Dépassées par les évènements, les autorités décident de réprimer dans le sang cette fronde estudiantine. La police ouvre le feu et fait 23 morts, principalement des enfants. Ce massacre va embraser les bidonvilles du pays. Pendant plusieurs mois, des affrontements entre policiers blancs et manifestants noirs causeront la mort de 700 personnes. Indigné, outré, désespéré, effondré, Hugh Masekela écrira Soweto Blues en 1977. Alors que cette chanson commence à alerter les consciences, un autre drame va nourrir la révolte en Afrique du Sud comme à l’étranger. Le 12 septembre 1977, Steve Biko, instigateur des mouvements de rébellion de la jeunesse noire, décède dans sa cellule de Pretoria. Il n’avait que 30 ans. Les causes de sa mort resteront mystérieuses, mais tout le monde sait que les tortures ne laissent que peu d’espoir aux prisonniers noirs en Afrique du Sud. L’ONU réagira en imposant un embargo sur les ventes d’armes. Pour autant, le régime d’apartheid restera intraitable et continuera à dicter sa loi.

Timidement, le monde de la musique s’insurge. Le nom de Steve Biko résonne dans quelques compositions de musiciens britanniques en vogue. Les membres du groupe Steel Pulse saluent la mémoire du regretté militant dans leur album de 1979 Tribute to the Martyrs. Un an plus tard, en 1980, un artiste dont la notoriété ne cesse de croître va, lui aussi, s’élever contre la politique inacceptable du gouvernement sud-africain en rendant à son tour hommage à Steve Biko. Il s’appelle Peter Gabriel. La chanson Biko fera le tour du monde et deviendra l’un des hymnes de la lutte contre l’apartheid. L’histoire tragique de Steve Biko sera d’ailleurs portée à l’écran dans le film Cry Freedom, de Richard Attenborough.

© EMI / Capitol Records
Sun City et Johnny Clegg and Savuka.

Les années 80 verront la pression s’accentuer. Après Steve Biko, c’est un autre prisonnier toujours vivant, et toujours encombrant, qui devient un symbole universel de résilience. Le nom de Nelson Mandela ressurgit et rassemble. Derrière ce totem, cette bannière du refus de l’oppression, une multitude d’actions militantes se font jour. Jerry Dammers, leader d’un groupe de Ska nommé The Specials, écrit en 1984 le titre Free Nelson Mandela. Il n’imagine sûrement pas que sa composition aura un impact mondial décisif quelques mois plus tard. Le succès de ce 45-tours va grandement encourager d’autres musiciens à se lancer dans la bataille. Le guitariste Little Steven enregistre le titre Sun City qui dénonce notamment l’apathie de ses confrères et consœurs qui, en toute insouciance, continuent de se produire en Afrique du Sud. Il s’entoure alors d’une légion d’insoumis. Miles Davis, Bob Dylan, Peter Gabriel, Afrika Bambataa, Herbie Hancock, George Clinton, Jimmy Cliff, Gil Scott-Heron, et tant d’autres, participent à ce projet très ambitieux.

Tandis que le Royaume-Uni et les États-Unis se réveillent enfin, le continent africain continue la lutte et se fait entendre. Youssou N’Dour est alors un jeune chanteur de 26 ans. Il ne peut contenir son indignation. Il organise à Dakar, en 1985, un concert de soutien à Nelson Mandela et enregistre un titre en son honneur. Pas à pas, chacun apporte sa pierre à l’édifice. Le chanteur sud-africain d’origine britannique, Johnny Clegg, enregistre à son tour une œuvre qui fera date : Asimbonanga. Depuis l’assassinat de Steve Biko, une décennie a passé et rien n’a changé en Afrique du Sud. Nelson Mandela est en prison depuis 1962 et l’apartheid est toujours tristement la norme pour le régime de Pretoria. Il est donc urgent d’agir !

© Georges De Keerle/Getty Images
Nelson Mandela et sa femme Winnie (à gauche), lors d'un concert à Wembley, le 16 avril 1990.

Le 11 juin 1988, un concert géant se tient au stade de Wembley à Londres. Il réunit toutes les grandes stars de la pop, du rock, de la soul et des musiques africaines d’alors. C’est le chanteur, acteur, et défenseur des droits civiques, Harry Belafonte qui s’adresse au public le premier. 72 000 spectateurs s’apprêtent à célébrer le 70e anniversaire de Nelson Mandela toujours enfermé dans sa prison de Robben Island. 600 millions de téléspectateurs assistent à cette gigantesque prise de conscience collective. La chanson Free Nelson Mandela reçoit une acclamation frénétique et donne du baume au cœur à tous les acteurs de cette grand-messe musicale et politique. Tout au long de cette journée du 11 juin 1988, des dizaines d’artistes hurleront le nom de Nelson Mandela pour qu’au-delà des continents, le régime d’apartheid sente le vent de la révolution souffler. Sting, Whoopi Goldberg, Al Green, Joe Cocker, Natalie Cole, Tracy Chapman, Joan Armatrading, Youssou N’Dour, Hugh Masekela, Miriam Makeba, Peter Gabriel, Salif Keita, Whitney Houston, Stevie Wonder, ils seront tous là pour ébranler la dictature sud-africaine. Il faut croire que cette débauche de moyens, de stars, de chansons engagées, porta ses fruits. Le 11 février 1990, Nelson Mandela est libéré, le point levé ! Deux mois plus tard, Il se rend à Londres pour saluer tout ceux qui contribuèrent à sa lutte incessante contre l’apartheid. Il est évidemment l’invité d’honneur d’un nouveau concert géant à Wembley. Le public exulte et lui fait une ovation pendant près de 10 minutes.

20 ans après le premier concert de soutien à Nelson Mandela, Londres accueillera à nouveau "Madiba". Ce 27 juin 2008, c’est un frêle gentleman de 90 ans qui semble vouloir transmettre le flambeau lors d’un bref discours à Hyde Park devant 50 000 personnes émues aux larmes. Le regretté Johnny Clegg était à ses côtés, lors de cette dernière apparition publique : "Il se déplaçait difficilement. Il était temps pour lui de nous saluer et de dire adieu à l’activisme politique".

Le site de Nelson Mandela

© Mike Marsland/WireImage
Nelson Mandela lors du Concert «46664», pour son 90ème anniversaire, à Hyde Park (Londres), le 27 juin 2008.

Facebook/Twitter édition