Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Il y a 30 ans, Sarah Vaughan nous quittait…

Sarah Vaughan au piano, 1958. © Getty images/Bettmann

Le 3 avril 1990, l’une des quatre grandes étoiles noires du XXe siècle disparaissait à l’âge de 66 ans. Elle s’appelait Sarah Vaughan. Comme Billie Holiday, Ella Fitzgerald et Nina Simone, elle fut une interprète majeure du répertoire afro-américain. Elle grandira dans les églises baptistes de sa communauté de Newark (New Jersey) avant de tenter sa chance à l’Apollo de Harlem où elle remportera le prix de chant jazz lors d’un concours auquel avait également participé son illustre aînée, Ella Fitzgerald, 10 ans plus tôt. 

Ce signe du destin la hissera au sommet de la gloire. Sarah Vaughan deviendra très vite la coqueluche des jeunes instrumentistes de l’époque, les Charlie Parker et Dizzy Gillespie… En 1944, elle n’a que 20 ans mais brille déjà aux côtés des grandes figures d’alors, Earl Hines, Billy Eckstine, Teddy Wilson. Au milieu des années 40, la carrière de Sarah Vaughan est donc lancée. Sa jeunesse, sa fraîcheur, son joli minois, mais surtout sa voix font chavirer le cœur de ses homologues jazzmen et, bientôt, du grand public qui se laisse porter par cette tonalité cristalline et si romantique. En interprétant des airs populaires issus de la grande tradition du Music-Hall américain, Sarah Vaughan élargit son audience et devient l’emblème des mélodies soyeuses. Le 16 décembre 1954 à New York, Sarah Vaughan ne le sait pas encore, mais elle interprète une composition qui deviendra un classique de l’histoire de jazz. Avec l’orchestre du trompettiste Clifford Brown dirigé par Ernie Wilkins, elle inscrit Lullaby of Birdland au répertoire des standards de la musique populaire.

Bien des années ont passé depuis l’enregistrement originel de ce classique de "L’épopée des Musiques Noires" et pourtant cette œuvre a dignement résisté à l’érosion du temps. Elle a même inspiré d’autres voix. C’est ainsi qu’en 2001, la chanteuse Dianne Reeves décide de saluer la mémoire de sa marraine de cœur à travers, "The Calling", un album entièrement dédié à Sarah Vaughan.

© Blue Note Records
L’hommage de Dianne Reeves à Sarah Vaughan en 2001.

 

"Consacrer un album Sarah Vaughan fut très excitant pour moi parce qu’elle est la personne qui m’a ouvert la voie dans ce métier et avoir l’opportunité de lui rendre hommage aujourd’hui est essentiel à mes yeux. Elle fut la première à me donner l’envie d’en savoir plus sur cette musique. Je fus, évidemment, influencée par d’autres grandes voix qui ont eu un impact sur ma destinée mais Sarah Vaughan fut la toute première et celle qui a construit les bases de ce que je suis aujourd’hui. Elle avait en elle cette célébration des différentes couleurs vocales, cette compréhension de l’art vocal. C’est ce que j’ai d’abord ressenti en elle. C’était une artiste exquise qui passait d’un octave à l’autre sans efforts, qui s’appropriait n’importe quelle mélodie grâce à sa voix, tout en conservant cette spontanéité, ce risque dans l’interprétation, cette créativité chaque fois sur scène. Et même si toutes les grandes divas du jazz ont cette faculté d’improviser, Sarah Vaughan fut la première qui m’a émue au tout début de ma carrière. Son éclectisme, cette facilité de s’adapter à tous les styles de musique, tout en restant elle-même, fut une réelle inspiration. Elle était très à l’écoute des tourments de son époque, de ce qui la touchait, et pour moi, c’est un bel exemple d’affirmation de la personnalité, être soi-même, sans concession, et savoir avancer avec ses atouts là". (Dianne Reeves – 2001)
 

Outre l’excellence de ses ornementations harmoniques, Sarah Vaughan maîtrisait aussi parfaitement le scat, cette fameuse technique de chant qui, dit-on, avait été inventée en 1926 par Louis Armstrong en studio, de manière tout à fait fortuite, puisqu’il avait improvisé des onomatopées pendant l’enregistrement du titre  Heebie Jeebies. Sarah Vaughan, comme Ella Fitzgerald, est devenue une reine du scat même si elle laissait entendre que le chant mélodieux et les mots choisis avaient sa préférence. L’une de ses autres héritières s’appelle Oleta Adams. Bien qu’elle fut longtemps classée dans les chanteuses pop pour avoir notamment brillé au sein du groupe britannique Tears for Fears, elle revendique son passé gospel et son goût pour le jazz. En 1996, elle reçut une proposition alléchante de la part du batteur et chanteur Phil Collins. Il recherchait une grande voix noire, dans l’esprit de Sarah Vaughan, pour son projet de big band.

© Brownie Harris/Corbis via Getty Images
Sarah Vaughan, New York, en 1980.

 

"Tout cela est arrivé par hasard. Phil Collins était spectateur de mes concerts et m’a fait savoir qu’il appréciait ma musique. Il voulait en fait que j’apporte à son répertoire la musicalité noire que j’avais créée avec mon propre trio, de façon à injecter de la Soul-Music dans son univers pop. Il est d’ailleurs difficile de me classer dans un genre particulier. J’ai apporté du piment à sa musique. Ce fut une expérience très enrichissante. Le Jazz est une musique que Phil Collins sait parfaitement mettre en scène. Comme j’adore les big bands, ce fut un bonheur de chanter dans son orchestre. Il a été si généreux avec moi. Cela m’a permis d’étendre mes qualités vocales. Au lieu de me cantonner au gospel, j’ai pu goûter à d’autres parfums musicaux. J’ai adoré cela. Comme je ne sais pas scatter comme Ella Fitzgerald, je me vois plutôt comme une Sarah Vaughan. D’ailleurs ma voix se rapproche davantage de celle de Sarah Vaughan. Je suis fan de cette grande dame. Ella et Sarah étaient des reines. Me retrouver devant un big band avec une telle section de cuivres fut un grand bonheur". (Oleta Adams – 2013)
 

La dernière parution consacrée à Sarah Vaughan remonte à 2016. Il s’agit d’un enregistrement réalisé en 1975 durant le festival jazz de Laren en Hollande. Si ce disque ressuscite divinement la ferveur de cette immense artiste sur scène, ses admirateurs préfèrent citer l’album "Sassy Swings The Tivoli", produit par Quincy Jones et capté à Copenhague au Danemark en 1963. Dianne Reeves l’écoute d’ailleurs en boucle : "J’adore ce disque. Il y a beaucoup d’humour dans cet enregistrement. Il y a tant de liberté et de jouissance musicale. On ressent vraiment le plaisir que tous ces musiciens prennent sur scène. Vous fermez les yeux et vous y êtes !".
 

30 ans après sa disparition, Sarah Vaughan reste une référence pour nombre de ses adeptes ou disciples. Le temps n’a décidément pas de prise sur l’émotion d’une voix…

© Columbia/Roulette/Emarcy Records
Quelques albums essentiels de Sarah Vaughan. (Columbia/Roulette/Emarcy Records)

 

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