Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Abbey Lincoln, l’insoumission gracieuse

Abbey Lincoln en 1991. © Christian Ducasse/Gamma-Rapho via Getty Images

Au mois d’août 2020, "L’épopée des Musiques Noires" déroule le tapis rouge aux grandes figures du jazz d’hier et d’aujourd’hui. Notre série, "Les Étoiles du Jazz", richement illustrée de témoignages inédits, dessinera le portrait de quelques icônes dont l’engagement artistique a accompagné les mutations sociales au XXe siècle. 

Tout au long de sa vie, la chanteuse Abbey Lincoln fut une combattante. Comme Billie Holiday, elle était une écorchée vive, toujours prête à s’insurger et à dénoncer les dérives de son époque. Elle vécut les bouleversements sociaux des années 1960 et a même contribué à faire tomber les barrières raciales mais, jamais, elle ne pardonna les exactions et les brimades. Abbey Lincoln a profondément marqué son temps de son empreinte jazz revendicatrice. 

Disparue le 14 août 2010 à l’âge de 80 ans, elle n’a pas vu la fronde du mouvement "Black Lives Matter" qui l’aurait sans doute enthousiasmée et qu’elle aurait certainement soutenue et accompagnée. Lors de notre dernier entretien, Abbey Lincoln faisait acte de mémoire en se racontant généreusement pour que ses mots pleins d’enseignements parviennent aux générations futures. Elle préférait se retourner sur son passé en attendant ce moment inéluctable quand le mot "plénitude" prend tout son sens et nous invite à nous élever au-delà des cieux. 

© Jack Vartoogian/Getty Images
Abbey Lincoln à New York, en 2004.

De ses premiers enregistrements à la fin des années 1950 aux dernières productions à l’aube du XXIe siècle, Abbey Lincoln n’a finalement pas beaucoup changé. Seule sa voix s’est affirmée. Sa tonalité cristalline et profondément émouvante des débuts s’est assombrie, au fil du temps, par trop de blessures et de vague à l’âme. Abbey Lincoln aurait eu 90 ans en août 2020. Elle naquit le 6 août 1930 à Chicago et ne s’accommoda jamais de la condition de la femme noire aux outre-Atlantique. "Je suis une lionne", aimait-elle répéter le sourire aux lèvres. 

Aux côtés du batteur Max Roach, elle comprit que plier l’échine n’était pas une alternative acceptable dans une société ségrégationniste. Elle participa donc à une œuvre majeure, "We Insist ! Freedom Now Suite", qui réclamait justice et égalité pour tous les citoyens africains-américains. Progressivement, elle se rapprocha de ses lointaines racines en se faisant appeler Aminata Moseka à l’issue d’un voyage en 1972 sur le continent africain en compagnie de l’illustre Miriam Makeba.

© Frans Schellekens/Redferns
Abbey Lincoln, à La Haye, en 1999.

Rares sont les chanteuses à pouvoir revendiquer la succession culturelle et politique d’Abbey Lincoln. Rares sont les interprètes du patrimoine jazz à reconnaître l’influence réelle d’Abbey Lincoln sur leur propre développement artistique. Cassandra Wilson est peut-être l’une d’elles. Forte tête, rebelle, insoumise, elle n’hésita pas à adapter en 2003 "Throw it away" emprunté au répertoire de sa grande sœur de cœur. À ce jour, les dignes héritières d’Abbey Lincoln se comptent sur les doigts d’une main. Cela nous indique peut-être que l’originalité et l’identité ne se dupliquent pas…