Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Black Music Matters

Le musicien Jon Batiste s'adresse à la foule, pendant un concert "We Are", à New York, le 19 juin 2020. © Ron Adar/SOPA Images/LightRocket via Getty Images

Les musiques afro-américaines n’ont pas attendu le sursaut des années 2000 pour exprimer un rejet unanime des exactions de la communauté blanche à l’égard des citoyens noirs. Il y a 60 ans, le mouvement des droits civiques, relayé par de nombreux artistes, bousculait déjà les certitudes ségrégationnistes des autorités d’alors. Au fil des décennies, le combat ne s’est jamais interrompu et la force de l’art populaire a porté haut le flambeau de la justice et de l’égalité. Grâce à de nombreuses archives sonores précieusement conservées, nous écoutons cette semaine la bande son d’un peuple en lutte. 

En 1970, un fameux groupe vocal de Soul-Music issu du label Motown, The Temptations, enregistrait le titre Ball of Confusion dont les paroles dénonçaient déjà le sort réservé aux Noirs américains, les errements de la classe politique, une situation économique fragile et des tensions sociales inévitables. Cette chanson était le premier état des lieux revendicatif d’une décennie qui allait redéfinir les contours d’une Amérique embourbée au Vietnam et dans ses contradictions. Cela fait 50 ans que la société américaine nous renvoie cette image incertaine de l’espoir, de la fronde, de la colère et de la rébellion. Avec plus ou moins de succès, les artistes ont épousé les soubresauts de ce peuple en perpétuelle crise d’identité. Ces quatre dernières années, durant le mandat de Donald Trump, les divisions et les fractures ont resurgi. Face aux dérives d’une administration américaine que les musiciens, interrogés sur notre antenne, jugent dépassée par le vent de l’histoire, l’esprit de résilience et, parfois de résistance, progresse et s’affirme.

Le contrebassiste Christian McBride a fait paraître, au début de l’année 2020, un album entièrement consacré à quatre icônes afro-américaines, Martin Luther King, Malcolm X, Rosa Parks et Mohamed Ali. "The Movement Revisited" est l’album engagé d’un homme noir constamment à la recherche d’apaisement et de concorde. Ce disque emblématique présente notamment la composition Rumble in the jungle qui fait allusion au légendaire combat de boxe qui opposa George Foreman et Mohamed Ali en octobre 1974 à Kinshasa au Zaïre. Quelques semaines plus tôt, de nombreux musiciens américains étaient venus célébrer l’unité sur le continent de leurs ancêtres. L’un des moments forts fut évidemment la prestation du "Parrain de la Soul", James Brown, convaincu d’être le symbole panafricain de la lutte du peuple noir. Certes, ses convictions profondes ont parfois été contredites par des choix politiques hasardeux, mais reconnaissons-lui cet engagement constant pour sa communauté durant les heures les plus sombres. La chanteuse Martha High, ancienne choriste de "Mr Dynamite", n’a pas oublié ce personnage excessif mais si talentueux. Elle ne peut que rester admirative de ses interprétations fougueuses. Say it loud, I’m black & I’m proud est toujours aujourd’hui un cri de ralliement pour la diaspora noire dans le monde.

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Marvin Gaye (Motown Records) - Gil Scott Heron (Flying Dutchman/RCA) - James Brown (Polygram Records) - Billie Holiday (Commodore Records).

La manière d’appréhender l’histoire ségrégationniste américaine varie en fonction d’un vécu plus ou moins chahuté. Certains cherchent à s’éloigner d’un passé douloureux, d’autres sont prêts à s’y confronter. La chanteuse Dianne Reeves est née à Détroit, la capitale de la Soul-Music au milieu des années 60. Elle a connu le mouvement des droits civiques et en a tiré tous les enseignements. Au fil des décennies, elle a acquis une sagesse qui lui permet de regarder le monde avec discernement, mais elle n’a pas oublié les méfaits du racisme sur son enfance encore naïve et insouciante. Elle préfère cependant aujourd’hui prendre de la hauteur et faire appel à nos émotions les plus positives. Le chanteur Gregory Porter a, lui aussi, vu son pays se transformer, se radicaliser et senti le besoin de narrer son passé, d’honorer les aînés et de susciter la réflexion face aux résurgences racistes. Déjà en 2010, inconnu du grand public, il annonçait les bouleversements du XXIe siècle en se référant dans sa chanson, 1960 What ?, au soulèvement des Afro-Américains 50 ans plutôt. Comme beaucoup de citoyens américains bercés dans leur jeunesse par les chants gospel, Gregory Porter croit en la beauté naturelle de l’être humain. Il a foi en son prochain et diffuse des paroles positives et encourageantes sur chacun de ses albums. Il n’est pas le seul à s’exprimer ainsi, Mavis Staples, Shirley Caesar, le Golden Gate Quartet et tant d’autres, ont en eux cette force résiliante qui, ancestralement, donnait aux esclaves le courage de survivre. Le guitariste Robert Randolph est l’un de ces musiciens habités par une foi indéfectible en l’avenir. Alors que les suprémacistes blancs n’hésitent plus à parader dans les rues, il veut croire en un avenir plus radieux et apaisé. Son album Brighter Days, paru en 2019, en fait la promesse.

Accueillir la ferveur des cœurs gospel peut donner du baume au cœur mais lorsque le blues prend le dessus, que faire ? Se laisser emporter par la déprime, le désespoir et la fatalité ? Ronnie et Wayne Baker Brooks, les deux fils du regretté bluesman Lonnie Brooks, ont eu la chance de vivre une enfance équilibrée par la sagesse de parents bienveillants et altruistes qui soutenaient le discours non-violent de Martin Luther King dans les années 60. Ronnie et Wayne Baker Brooks se souviennent de leur père tolérant qui suivait les pas du pasteur King. Certes, les temps ont changé. En l’espace de 50 ans, l’Amérique et le monde ont subi des bouleversements qui nous incitent parfois à nous réfugier dans le passé et la nostalgie. Ronnie et Wayne Baker Brooks en sont conscients,  mais ils ne veulent pas devenir de vieux ronchons toujours prompts à critiquer le présent. Ils sont ouverts, attentifs et sans préjugés immédiats. Ils savent que l’Amérique de Donald Trump a libéré la parole, et ce, dans toutes les strates de la société. Les suprémacistes font face aux insoumis et la confrontation est inéluctable car le XXIe siècle a vu la naissance d’une génération de jeunes adultes surinformée qui n’entend pas se laisser dicter son comportement.

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Childish Gambino (McDJ/RCA) - Ronnie Baker Brooks (Provogue Records) - Shemekia Copeland (Alligator Records) - Terence Blanchard (Blue Note Records) - Christian McBride (Mack Avenue).

Madison McFerrin fait partie de ces trentenaires irrités par un pouvoir autocratique qui met en péril la démocratie américaine. Née d’un mariage mixte, cette jeune métisse n’a pas sa langue dans sa poche et exprime dans ses œuvres les tourments de son existence. La génération à venir sera encore plus déterminée, dit-elle, à l’image de Keedron Bryant. Ce gamin de 12 ans avait enregistré, après le meurtre de George Floyd en mai 2020 à Minneapolis, une chanson d’une implacable et bouleversante simplicité, I just wanna live (Je veux juste vivre), symbole d’un état d’esprit afro-américain totalement miné par l’impunité de policiers assassins. Ces dernières heures, à l’approche de l’élection présidentielle américaine, d’autres compositions très explicites sont apparues sur les écrans et réseaux sociaux. Le chanteur Allan Harris a écrit Run through America en soutien au mouvement "Black Lives Matter". Shemekia Copeland évoque, quant à elle, sur son nouvel album, une guerre d’incivilités en jouant sur les mots Civil War et Uncivil War. De son côté, le guitariste Robert Cray parle d’un homme qu’il faut sortir de la maison commune. This Man est une diatribe très évidente à destination du locataire de la Maison Blanche. Gageons que ce militantisme-là fera bouger les lignes dans les semaines et mois à venir aux États-Unis.

The Robert Cray Band "This Man"

Shemekia Copeland - Uncivil War

Run Through America

Dax - Black Lives Matter (Official Music Video).

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