Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Tranches de vies dans le Mississippi

Bienvenue dans le Mississippi. © Philippe Prétet

Le sociologue Éric Doidy, passionné de blues, s’est immergé dans le patrimoine sudiste américain en rencontrant, au fil des années, de nombreux musiciens dont le quotidien épouse l’histoire de la communauté noire dans le Mississippi. De John Lee Hooker à B.B King, il les a laissés s’exprimer et, ainsi, donner une lecture très frappante de la condition des citoyens africains-américains à l’aube du XXIe siècle. Tous n’ont pas acquis la notoriété à laquelle ils aspiraient sans doute, mais leur propos et leur investissement artistique n’en ont pas moins de valeur.

Junior Kimbrough, R.L Burnside, T-Model Ford ne sont pas des noms connus du grand public, leur épopée mérite cependant notre vif intérêt. Going Down South (éditions Le Mot et Le Reste) est un ouvrage dense rythmé de témoignages rugueux, mais authentiques. Que l’on soit à Clarksdale, Holly Springs, Greenville, Indianola, Oxford ou Jackson, une atmosphère particulière règne dans le Mississippi. Cet État, longtemps ségrégationniste, ne parvient pas à se défaire de son passé social, violent et inégalitaire. Lors de ses rencontres, au tournant des années 2000, avec les acteurs du patrimoine sudiste américain, Éric Doidy a ressenti cette âpreté qui semble ne s’être jamais adoucie au fil des décennies. Les portraits qu’il esquisse de tous ces valeureux bluesmen reflètent cette destinée afro-américaine séculaire douloureuse. Face à ces témoins et acteurs de l’Amérique rurale, il a perçu la défiance, la méfiance, mais aussi la simplicité généreuse lors d’échanges finalement chaleureux.

 

© Philippe Prétet
Betonia (Mississippi).

 

Going Down South est aussi un état des lieux de la fracture toujours palpable entre Nord et Sud, entre villes et campagnes, entre Blancs et Noirs. Le racisme n’a pas disparu aux États-Unis et les nombreux propos recueillis pour ce livre touffu expriment à demi-mots cet héritage pesant et cette injustice flagrante. Le temps s’est figé dans le Mississippi. Les sons, les odeurs, les couleurs, nous ramènent instantanément à l’ancestrale source africaine, aux heures sombres de l’esclavage, au rythme lent du labeur dans les champs de coton. Un Européen de passage dans cette région y perd ses repères et doit apprendre à composer avec les habitudes, humeurs, rites et codes de la population locale. Éric Doidy n’avait que 23 ans lorsqu’il entama ce pèlerinage aux racines du blues. Ses rencontres, parfois improvisées, lui ont appris la patience et l’adaptation. Il devint aussi un fin auditeur du répertoire artisanal du Sud profond. Entendre la tonalité de ces vaillants virtuoses, c’est aussi savoir déceler la musicalité originelle africaine. Le lien transatlantique est solide et indéniable.

© Philippe Prétet
Le Club Ground Zero à Clarksdale.

 

Durant ce voyage musical, Éric Doidy a entendu des noms, éprouvé la force expressive des légendes d’antan, conversé avec leurs contemporains et leurs héritiers. Et pourtant, nombre d’entre eux n’ont joui que d’une modeste notoriété. Qui se souvient aujourd’hui de Big Jack Johnson ou Big George Brock ? Going Down South célèbre donc ces personnages attachants dont on mésestime le rôle dans la culture populaire américaine. En dehors de quelques indécrottables passionnés comme Roger Stolle, propriétaire d’un magasin de disques à Clarksdale, personne n’évoque les piliers oubliés du blues sudiste. Éric Doidy a donc ajouté une pierre à cet édifice de réhabilitation lent, fastidieux, mais tellement utile pour comprendre les enjeux de l’Amérique du XXIe siècle toujours trop rétive à honorer les bâtisseurs de sa grandeur.

Pour en savoir plus :
→ R.L. Burnside
→ David "Junior" Kimbrough
→ T-Model Ford
Cedric Burnside
John Lee Hooker
 B.B. King

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