Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Révérence à Mory Kanté

Mory Kanté. © RFI/Edmond Sadaka

Au mois de décembre, "L’épopée des Musiques Noires" honore les grandes figures disparues en 2020… 

Le 22 mai 2020, l’illustre Mory Kanté nous quittait à l’âge de 70 ans. Quelques mois plus tôt, il était encore sur scène en compagnie du Maestro Boncana Maïga, lors de la résurrection des fameux Maravillas de Mali. "L’épopée" de Mory Kanté épouse l’évolution des musiques africaines à la fin du XXe siècle. S’il fut acclamé en 1987 lors de la parution du titre Yeke Yeke, il serait injuste de réduire sa destinée à ce tube qui, certes, fut son sésame pour arpenter les scènes internationales. N’oublions jamais que la carrière de Mory Kanté débute bien avant ce succès planétaire, lorsqu’il rejoint le Rail Band de Bamako en 1971. L’aventure du griot guinéen ne faisait alors que commencer…

C’est le saxophoniste et chef d’orchestre du Rail Band, Tidiani Koné, qui pressent le premier le talent du jeune Mory Kanté et l’invite à entrer dans cette formation très en vogue au tournant des années 1970. Salif Keïta est le chanteur principal du groupe et, pour le moment, Mory Kanté se contente d’observer et d’accompagner modestement ses nouveaux comparses. Il n’a que 21 ans et doit trouver sa place dans cet ensemble musical fort prometteur. Il a cependant pour lui l’héritage culturel transmis par ses aînés. Après le départ de Salif Keïta du Rail Band en 1973, Mory Kanté se voit propulsé nouveau chanteur de l’orchestre et délaisse progressivement le balafon pour la kora dont il tient à maîtriser toutes les harmonies. 

© Patrick AVENTURIER/Gamma-Rapho via Getty Images
Salif Keïta et Mory Kanté en juillet 1985 à Alger (Algérie).

 

Désormais au devant de la scène, il apprend à esquiver les défiances et à accueillir les compliments. Certains lui contestent son statut de griot, d’autres le célèbrent nouveau roi de la kora. Ses années au sein du Rail Band seront donc très formatrices pour ce jeune homme plein d’espoir qui a connu les indépendances africaines et comprit très vite que les traditions musicales pouvaient s’enrichir d’influences culturelles échappées d’autres territoires dans le monde. Bien qu’il fut parfois critiqué, Mory Kanté réalisa très tôt que l’ouverture était une opportunité et les expérimentations devenaient sa chance. Au fil des années, Mory Kanté enfonce le clou. Il continue de se nourrir de sonorités très diverses au grand dam des puristes qui lui reprochent de se détourner de la source originelle. il fait alors valoir sa filiation à ses ancêtres griots et insiste sur ce qu’il appelle "l’hérédité culturelle humaine" pour contrer ses détracteurs.

Quoi que l’on pense du discours de Mory Kanté, il est clair que ses mots cherchaient la concorde entre les peuples et l’apaisement quand trop de voix s’élevaient pour lui dénier sa légitimité d’artiste. "L’enfant terrible", tel que la presse le surnommait à l’aube des années 80, avançait pourtant pas à pas et parvenait à séduire un public de plus en plus large. C’est en 1981 que son épopée s’accélère. Le label américain Ebony Records lui propose un contrat discographique qui lui permet de toucher un auditoire international. L’album Courougnégné sera la première étape vers une audacieuse relecture de la tradition musicale mandingue. Si cette tentative d’exporter son patrimoine ancestral au-delà des frontières continentales africaines ne lui apporte que peu de reconnaissance unanime, c’est à Paris que Mory Kanté trouve un accueil plus généreux. Il arrive à l’hiver 1984 en France. Il n’est pas connu et peine à convaincre ses interlocuteurs de le laisser donner des concerts et d’enregistrer. Il réussit cependant à persuader le producteur Aboudou Lassissi de l’écouter et de concocter un album.

© Edmond Sadaka/RFI
Mory Kanté en 2009, en concert à Chaville, près de Paris (France).

 

Mory Kanté cherche à gagner en notoriété. Il a la chance de découvrir un paysage musical français très ouvert. Ce que l’on appelle maladroitement la "world-music" résonne sur les ondes FM fraîchement libérées du monopole d’État par la volonté du président Mitterrand. La diaspora africaine parisienne profite de cette atmosphère clémente pour faire entendre ses trésors musicaux. Touré Kunda, Angélique Kidjo, puis Youssou N’Dour, seront les étoiles lumineuses de cette Afrique à Paris. Mory Kanté accueille avec bonheur cette effervescence providentielle et accepte avec gourmandise les sollicitations. Le chanteur Jacques Higelin le convie sur scène à Bercy, Manu Dibango l’invite à participer à "Tam-Tam pour l’Éthiopie" aux côtés de Ray Lema et Salif Keïta, entre autres… Son nom circule dans le petit monde de l’industrie du disque. Finalement, après des mois de patience ponctués par des prestations de plus en plus nombreuses, Mory Kanté signe chez Barclay et fait paraître l’album qui va tout changer.

Tout au long de sa vie, Mory Kanté a écouté, appris, progressé, et compris l’importance d’être un artiste ouvert et altruiste. Évoquer avec lui la musique classique européenne ou le jazz afro-américain était toujours une bonne occasion pour cet interlocuteur volubile de se lancer dans des analyses musicologiques qui pouvaient laisser perplexe mais dont il avait assurément la clé. Lui qui avait écumé les scènes du monde entier, de New York à Helsinki, Montreux, Montréal ou Alger, eut le temps de constater les disparités sociales des différents pays qu’il traversait. Son statut d’ambassadeur auprès de la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, lui avait donné l’élan d’un engagement citoyen constructif. Et chaque fois qu’un micro lui permettait d’exprimer ses convictions, il s’en emparait pour appeler à l’unité sur cette planète dont il avait fait maintes fois le tour.

© RFI
Mory Kanté et Reda Kateb à RFI.

 

L’une des dernières jolies prestations de Mory Kanté sur disque remonte à 2019. Il avait alors participé à un conte pour enfants intitulé Cocorico, balade d’un griot dont les textes étaient lus par le comédien Reda Kateb. Ce projet reçut le coup de cœur de l’académie Charles Cros. Mory Kanté n’a jamais cessé de se produire, de se raconter, comme pour perpétuer l’âme des griots dont il se voyait le légataire universel. Le 22 mai 2020, sa voix s’est tue mais son souvenir résistera à l’érosion du temps. 

Le site de Mory Kanté