Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Steve Grossman, un virtuose trop peu célébré…

Steve Grossman, sur scène au Festival de Jazz de Nice, en 1991. © Getty images/Redferns/David Redfern

Le 18 janvier 2021, le saxophoniste américain Steve Grossman aurait eu 70 ans. Propulsé au devant de la scène par le trompettiste Miles Davis en 1969, il devient très vite la coqueluche des jazzmen d’alors. Sa fluidité fougueuse lui vaut les éloges de ses contemporains et le batteur de John Coltrane, Elvin Jones, le réclame dans son groupe. Au-delà de ses excès personnels, Steve Grossman resta, tout au long de sa vie, un artiste intègre que l’histoire n’a pas suffisamment honoré. Nous lui rendons, cette semaine, l’hommage qu’il mérite.

Steve Grossman a eu la chance de naître à une époque charnière de l’histoire du jazz : les années 1950. Les grands chefs d’orchestre de l’ère swing sont alors toujours en activité et les intrépides solistes du be-bop bousculent l’ordre établi en préférant les petites formations plutôt que les big bands jugés poussifs et poussiéreux. C’est au milieu de cette effervescence providentielle que Steve Grossman grandit et apprend à jouer du saxophone. La scène étant un défi et une étape majeure pour tout instrumentiste en devenir, il participe à des concours de jeunes talents en compagnie de son frère qui vient de former les "Uniques", un orchestre de jazz qui, contre toute attente, fera sensation et suscitera la curiosité d’une grande figure de "L’épopée des Musiques Noires", l’immense Duke Ellington.

La vigoureuse sensibilité de Steve Grossman commence à porter ses fruits. L’adolescent vif et impétueux qu’il est devenu vit intensément sa passion pour la musique et cherche à entrer en contact avec ses héros. Lui qui se destinait d’abord à la batterie se dit que rencontrer Elvin Jones, le batteur de John Coltrane, lui permettra d’observer de près deux icônes, deux créateurs uniques, deux légendes du jazz au cœur des années 1960. Il s’inscrit donc à une audition pour approcher Elvin Jones et, peut-être, jouer dans son groupe. Nous sommes le 17 juillet 1967, Steve Grossman a 16 ans et rate une occasion inespérée de croiser son idole, John Coltrane. Le légendaire saxophoniste vient de disparaître à seulement 40 ans. Steve Grossman fera allusion à son aîné, bien plus tard, sur plusieurs de ses albums.

© Redferns - David Redfern
Le trompettiste de jazz Miles Davis, lors du festival de l'île de Wight, en 1970.

 

Au cœur des années 1960, alors que le jazz se transforme, alors que le mouvement psychédélique agite les consciences, redessine les contours de la culture populaire et défie les choix politiques de la grande Amérique, quelques esprits libres épousent l’ère du temps et nourrissent l’élan de rébellion juvénile en créant une musique audacieuse, sans limite, sans contrainte, certes parfois interprétée sous l’effet de substances fort décapantes. Le trompettiste Miles Davis est alors perçu comme le principal innovateur de la scène jazz grâce à ses expérimentations électriques flirtant avec le rock de Jimi Hendrix et répondant aux aspirations d’une jeunesse en mal de sensations fortes. Steve Grossman a 18 ans et se fond dans cette génération pétrie de doutes et de questionnements existentiels. Il n’imagine pas encore qu’il deviendra l’un des protagonistes de cette quête artistique initiée par le grand Miles. C’est grâce à son ami Lenny White, batteur des "Jazz Samaritans", que Steve Grossman se retrouve face au maître Miles Davis en 1969. L’aventure avec cet incroyable trompettiste ne durera que deux ans, mais sera très formatrice pour Steve Grossman et lui apportera une petite notoriété dans le monde du jazz. Notre jeune saxophoniste devient subitement un membre de la famille afro-américaine et commence à recevoir les sollicitations de ses contemporains. C’est ainsi que le batteur de John Coltrane, Elvin Jones, le contacte à nouveau pour quelques concerts en 1971. Leur collaboration deviendra une camaraderie et Steve Grossman exprimera toute sa force mélodique là où Coltrane, avant lui, l’avait magnifiée. 

© Getty Images - Heritage Images
Steve Grossman en concert, en 2009.

 

Après avoir passé du temps avec Miles Davis et Elvin Jones, Steve Grossman se sent prêt à tenter une carrière solo. Sa musique est alors encore très influencée par la fusion des genres que Miles Davis promeut à l’époque. Ce n’est que très progressivement que notre prodige du saxophone reviendra à la tradition, à l’interprétation révérencieuse du répertoire jazz classique, celui de ses mentors, Duke Ellington et John Coltrane. Durant ces années de réflexion artistique, Steve Grossman traversera des périodes de doute, de déprime et de remise en question. Sa santé fragile inquiétera ses proches et c’est un frêle instrumentiste, habité par la nostalgie, qui résistera tant bien que mal à ses addictions. Au crépuscule de sa vie, sa voix flétrie tentait de rassurer en envisageant l’avenir et en invoquant l’absolue nécessité de transmettre la flamme mais, dans ses mots fatigués, ses convictions semblaient de plus en plus altérées par le poids des années. Steve Grossman bataillait contre ses excès. Il luttait contre l’inéluctable. Peut-être avait-il ce besoin naturel de revivre sa jeunesse, le rythme trépidant de ses 20 ans, pour conjurer le sort ? 

Steve Grossman nous a quittés le 13 août 2020.