Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Bobby Rush, la mémoire vive du blues sudiste

Bobby Rush en concert, le 16 mars 2018 à Cleveland, Mississippi. © WireImage - WIll Jacks

À 87 ans, le bluesman Bobby Rush continue de faire paraître des albums de grande qualité souvent salués par la critique et le public. Le dernier en date a été conçu dans un contexte de confinement généralisé. Quitte à rester cloîtré chez soi, autant réfléchir à la meilleure manière de rester actif et créatif. Bobby Rush a donc pris le temps de sélectionner des œuvres du patrimoine blues qu’il avait enregistrées au fil des années. C’est ainsi qu’est né Rawer Than Raw, un album acoustique rugueux et frissonnant qui honore les grandes figures du blues ancestral et nous invite à écouter attentivement l’un de ses plus authentiques interprètes. 

Maintes fois adapté par moult bluesmen historiques dont Elmore James, B.B. King, John Mayall, John Hammond Jr, Luther Allison, Muddy Waters, et tant d’autres, "Dust my broom", composé dans les années 1930, est un classique que Bobby Rush ne pouvait pas éluder sur son dernier album. Cela fait plus de 50 ans que notre fringant  octogénaire se produit à travers le monde et publie des enregistrements de manière très régulière. Il lui aura fallu cependant attendre 2017 pour que l’un de ses disques, "Porcupine Meat", soit enfin célébré par un Grammy Award. Depuis "Rush Hour", le premier écho discographique de son talent, des décennies ont passé et Bobby Rush a eu le temps de voir son pays évoluer. Et même si sa musique repose toujours sur la tradition africaine-américaine, il s’inquiète de la transformation de cette précieuse forme d’expression victime de la course à l’audience et au profit. 

Le blues a eu une importance cruciale durant le mouvement des droits civiques durant les années 60 aux États-Unis. Bobby Rush vivait à Chicago à l’époque. Il avait une trentaine d’années et se souvient parfaitement du climat social d’alors, des discours de Martin Luther King et de son engagement pour l’égalité et la justice. Comme beaucoup de citoyens américains de l’époque, il fut atterré par la nouvelle effroyable de son assassinat en avril 1968. "J’avais l’impression que le monde s’était figé ! J’avais le cœur brisé. En tant que Noir Américain, je sentais le sol se dérober sous mes pieds, en quelque sorte. Il était notre porte-parole. Il disait tout ce que nous voulions être et devenir. Il avait conscience que son discours n’était pas accepté par tous mais il nous inspirait. On le voyait à la télévision, on le lisait dans les journaux. Beaucoup de gens partageaient ses idées mais il était le seul à avoir le cran de les exprimer ouvertement. J’étais abasourdi le jour de sa disparition ! Je n’avais pas les mots pour exprimer ma peine. Je ne parvenais plus à penser. Il m’a fallu du temps pour retrouver mes esprits. Ce fut une nouvelle dévastatrice pour moi…"

© WireImage for NARAS - Skip Bolen
Les musiciens BB King et Bobby Rush, en concert à Beau Rivage Hotel, le 7 juin 2011 à Biloxi, Mississippi.

 

Depuis sa naissance, Bobby Rush a vécu la lente évolution du blues, a partagé la scène avec ses aînés, ses contemporains, et parfois ses héritiers, mais il reste très circonspect quant à l’intérêt de la jeune génération pour le blues. Pour lui, les jeunes Noirs aux États-Unis n’ont aucune conscience de la portée culturelle et historique de cette musique. "Je ne pense pas qu’ils comprennent le blues. Il faut jouer le blues pour le transmettre. Quand ils auront atteint mon âge, peut-être considèreront-ils la valeur patrimoniale de cette musique. Certes, je pensais aussi, durant ma jeunesse, que mes aînés, Muddy Waters et Howlin Wolf, ne m’apportaient rien mais, au fil du temps, leur musique m’a fait réfléchir et m’a appris beaucoup sur la condition des Noirs aux États-Unis. J’ai tellement appris de leur parcours. J’ai réalisé qu’ils avaient fait des erreurs et que je ne devais pas les imiter. J’ai donc appris quelque chose. J’ai su comment avancer dans la vie".

Ces dernières années, Bobby Rush est revenu vivre dans le sud des États-Unis. Il a même choisi d’enregistrer en Louisiane là où, un soir de novembre 1933, le petit Emmet Ellis Jr, devenu Bobby Rush, vit le jour. À 87 ans, Bobby Rush semble en paix avec lui-même. Il a retrouvé sa terre sudiste. Il a été reconnu par l’industrie du disque. Il jouit d’une certaine notoriété et du statut d’ancien que l’on écoute avec révérence. Bobby Rush impose le respect et nous invite à l’écouter avec attention car, derrière cet accent sudiste bien frappé, il y a un discours généreux, altruiste, qui mérite de tendre l’oreille.

Le site de Bobby Rush

© WireImage - Skip Bolen
Bobby Rush, lors du Festival de Jazz et Héritage, le 28 avril 2012, à la Nouvelle-Orléans, Louisiane.

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