Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Lester Young se raconte

Lester Young, en septembre 1946, à New York. © William P. Gottlieb/Library of Congress/Public Domain/Wikimedia commons

Le 24 août 1958, le saxophoniste Lester Young donne l’une de ses dernières interviews au journaliste islandais Chris Albertson. Ce document rare, disponible dans un coffret rétrospectif édité par le label Verve, nous replonge à une époque où le jazz était une échappatoire et un exutoire pour nombre de musiciens afro-américains malmenés par une société encore très ségrégationniste. Lester Young évoque ses contemporains, Count Basie, Coleman Hawkins, Fletcher Henderson, Billie Holiday, Mahalia Jackson, décrit sa technique et son jeu suave qui firent sa légende. Il disparaîtra sept mois plus tard à seulement 49 ans.

Lester Young voit le jour, le 27 août 1909, à Woodville dans le Mississippi. Il fait donc partie d’une génération d’instrumentistes qui va accompagner la naissance du swing et la ferveur des grands big bands d’antan conduits par des virtuoses de légende, les Cab Calloway, Duke Ellington, Count Basie… Il fut d’ailleurs l’un des célèbres solistes du Count Basie Orchestra au cœur des années 1930. Réduire son cheminement artistique à ce simple mais glorieux épisode serait pourtant injuste. Lester Willis Young a été un formidable saxophoniste qui fit ses premières armes, il y a un siècle, dans un univers musical balbutiant. C’était le temps des fanfares néo-orléanaises, du blues sudiste et des premières harmonies à peine maîtrisées. En d’autres mots, la rencontre des cultures africaines et européennes sur le continent américain. 

Cette révolution-là permit à de grands innovateurs de se distinguer, les Jelly Roll Morton, Louis Armstrong ou King Oliver... Lester Young fut donc le contemporain de ces pionniers et se nourrissait de leur expressivité. Il développera, au fil des années, une tonalité qui l’identifiera immédiatement. À la fougue de ses homologues saxophonistes, il opposait un phrasé langoureux qui surprenait ses plus sérieux compétiteurs. Parmi les supposés adversaires de Lester Young, il y eut Coleman Hawkins. Cet impeccable saxophoniste ténor avait développé très tôt une sonorité acrobatiquement veloutée qui l’avait hissée au rang des virtuoses du jazz dès les années 1930. Il eut seulement la mauvaise idée de s’éloigner des États-Unis, pour vivre en Europe pendant quelques années, laissant le champ libre à de jeunes talents fort déterminés. Lester Young eut donc tout le loisir de parfaire son art sans la présence encombrante d’un éventuel rival.

© Michael Ochs Archives/Getty Images
Lester Young sur scène.

Si Lester Young n’a jamais exprimé une quelconque animosité envers son aîné, Coleman Hawkins, ses propos sibyllins en disaient long sur ce face-à-face devenu presque romanesque. Sans vouloir jeter la pierre au journaliste Chris Albertson, parvenir à un échange généreux et constructif avec un Lester Young peu disert relevait du défi. Outre le fait que cette interview fut réalisée en août 1958, soit 7 mois seulement avant la disparition du saxophoniste ; outre le fait que la santé déclinante du saxophoniste limitait peut-être le dynamisme et l’enthousiasme de ses réponses, n’oublions jamais que la société ségrégationniste de l’époque altérait l’équilibre psychologique de tout citoyen noir et le poussait forcément à des excès fort nocifs pour échapper à une pression raciale inévitable. Cela n’encourageait guère les musiciens à se dévoiler totalement devant un micro malgré les efforts de leurs interlocuteurs. 

En 1958, Lester Young est affaibli par la maladie et, au hasard d’une série de questions sur ses projets et ses instruments de prédilection, il lâche une information sur son état de santé qui, on le sait aujourd’hui, s’aggravera au fil des semaines. Curieusement, à l’issue de cette rare interview, restituée grâce aux archives du label Verve, Lester Young semblait s’en remettre aux forces de la spiritualité. Il devait sentir sa fin approcher et, au détour d’une question sur la chanteuse Mahalia Jackson, il cita une œuvre très évocatrice, "I’ve got the whole world in my hands", comme s’il tendait vers un "après" plus mystique. Il avait dû entendre l’enregistrement en public de la reine du gospel, réalisé le 7 juillet 1958 au festival de Newport, pour qu’il évoque cette pièce maîtresse du répertoire sacré qui résonnait dans son esprit flétri par l’érosion inexorable du temps sur son corps meurtri.

© CBS via Getty Images - CBS Photo Archive
La chanteuse Billie Holiday accompagnée des musiciens : Lester Young (à gauche), Coleman Hawkins et Gerry Mulligan, pendant l'émission de télévision sur CBS «The sound of jazz», le 8 décembre 1957 à New York.

Lester Young nous quitta le 15 mars 1959. Il avait 49 ans. Son âme-sœur Billie Holiday le rejoindra quatre mois plus tard, le 17 juillet 1959. Ces deux anges éternels ont laissé de belles mélodies entrelacées comme le fameux Fine and Mellow enregistré en 1957 pour l’émission de CBS "The Sound of Jazz". Ils étaient alors rejoints par une ribambelle de solistes légendaires dont Ben Webster et… Coleman Hawkins qui, pour l’amour de Billie Holiday, était prêt à croiser son meilleur challenger en studio : Lester Young !