Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Les 50 ans d’Alligator Records

Albert Collins et Bruce Iglauer. © Alligator Records

Rares sont les labels indépendants à avoir résisté à l’érosion du temps. Alligator Records fait partie de ces exceptions. Cette firme discographique milite, depuis 1971, pour une exposition médiatique contrôlée de ses artistes. Du premier disque signé par Hound Dog Taylor aux plus récentes productions comme celles de la chanteuse Shemekia Copeland, les albums estampillés "Alligator" conservent cette authenticité blues qui inscrit une marque dans "L’épopée des Musiques Noires". Bruce Iglauer, le fondateur de cette maison de disques unique, revient cette semaine sur un demi-siècle de frénésie et de péripéties artistiques en nous dévoilant quelques archives issues du coffret anniversaire à paraître le 18 juin 2021.

En 1971, Bruce Iglauer a 23 ans et se passionne pour une forme d’expression échappée des contrées rurales du Mississippi. L’un de ses artistes favoris s’appelle Hound Dog Taylor. Il assiste à plusieurs de ses concerts dans les clubs de Chicago et se dit qu’il serait dommage de ne pas enregistrer ce bluesman quinquagénaire dont la fougue l’enthousiasme. Il essaye donc de convaincre Bob Koester, le président du label Delmark Records, d’organiser une session de studio. Peine perdue, son interlocuteur décline sa proposition. Bruce Iglauer ronge son frein, mais ne perd pas espoir. Il a subitement cette idée folle de créer sa propre maison de disques. Puisque personne ne s’intéresse à ses coups de cœur musicaux, il va lui-même leur donner de l’éclat. Il décide donc d’enregistrer Hound Dog Taylor et de publier son premier disque sur Alligator Records, sa toute jeune firme discographique. Il n’imagine sûrement pas que cette aventure durera un demi-siècle. 

© Nicole Fanelli
Le bluesman Hound Dog Taylor et Bruce Iglauer.

 

Fort du succès de cette première parution blues, Bruce Iglauer parvient à convaincre d’autres musiciens de signer des contrats d’enregistrement exclusifs. Il gagne d’ailleurs facilement la confiance de nombreux instrumentistes qui ne le voient pas comme un producteur, mais davantage comme un amoureux de la culture afro-américaine. Sa jeunesse et son entrain font le reste, et son entreprise, de plus en plus florissante, édite les albums de grandes figures du blues. En quelques années, Koko Taylor, Albert Collins, Buddy Guy, entre autres, enrichissent le patrimoine d’Alligator Records. Bruce Iglauer voit son jeune label indépendant prendre son envol et en affine la ligne éditoriale. Il n’a qu’un but : exposer l’héritage africain-américain et lui rendre justice. "Disons que j’ai toujours été conscient du fait que les musiciens noirs que j’enregistrais avaient un discours destiné à panser les plaies de la ségrégation. Pour moi, le blues est une forme d’expression qui apaise notre âme et notre esprit. Il était évident que je devais respecter la musique autant que l’artiste qui la produisait. J’ai donc adopté une attitude révérencieuse à l’égard de tous ces musiciens mais je n’y voyais pas d’engagement politique particulier. Je voulais juste faire connaître cette musique car elle évoquait, d’elle-même, les enjeux sociaux de l’Amérique d’alors ». (Bruce Iglauer au micro de Joe Farmer)

© Marc Norberg
La chanteuse Koko Taylor et Bruce Iglauer.

 

Progressivement, Alligator Records accueille de nouveaux talents, représentatifs de l’humeur sonore de l’époque. Lucky Peterson, Kenny Neal, Lil’ Ed, Shemekia Copeland, notamment, entrent dans la danse et grandissent sous la protection d’un insatiable fan de blues et producteur inspiré. Les années passent, mais la flamme est toujours incandescente et Bruce Iglauer préserve avec ténacité l’âme de son label. Il voit les anniversaires s’additionner. 20 ans, 30 ans, 40 ans, Alligator Records résiste malgré la pression écrasante du système économique américain. Le succès repose souvent sur une attitude plus qu’une stratégie commerciale. Bruce Iglauer l’a très vite compris et a toujours privilégié la complicité. "J’ai toujours considéré que le label Alligator Records était une famille de musiciens. Je ne vois pas mon entreprise comme une maison de disques traditionnelle. Alors oui, les artistes signent des contrats mais c’est à nous, dès lors, de nous occuper du reste. Ils doivent nous faire confiance et cela implique une écoute et une entente cordiale réelle. Pour vous donner une idée de l’esprit de famille qui règne chez Alligator, je vais vous raconter une anecdote. Il y a quelques années, le jour de mon 60e anniversaire, j’ai passé des heures à la prison Cook County de Chicago à essayer de faire sortir l’un des artistes du label qui avait été arrêté sans réel motif par quelques policiers blancs trop zélés. C’était la première fois qu’il se retrouvait dans une cellule et j’ai considéré qu’il était de mon devoir, en tant que président d’Alligator Records et chef de famille, de le sortir de là. J’y suis parvenu et je lui ai proposé de passer la soirée à la maison. Je ne me voyais pas lui offrir une chambre d’hôtel et le laisser cogiter seul sur sa mésaventure. Il était si bouleversé par ce qui venait de lui arriver ! Cela me semble naturel de me comporter ainsi. J’ai également eu des difficultés avec un artiste aux prises avec la drogue. Il cherchait à s’en sortir et je n’ai pu que lui proposer de rester pendant plusieurs semaines chez moi pour l’accompagner dans son combat contre ses addictions. Cela me paraissait tout à fait normal d’agir de la sorte. Je me dois de répondre présent aux difficultés des artistes que j’ai signés. Si l’un d’entre eux m’appelle au milieu de la nuit parce que sa voiture est tombée en panne pendant sa tournée américaine, si un autre me réveille pour me chanter au téléphone une mélodie dont il est fier, je me dois d’être à l’écoute. C’est mon rôle !". (Bruce Iglauer sur RFI – Juin 2021).

© Rory Doyle
Le jeune guitariste Christone "Kingfish" Ingram.

 

Alors que 50 bougies scintillent sur le gâteau d’anniversaire d’Alligator Records, Bruce Iglauer (74 ans) continue inlassablement de défendre ses petits protégés. Il se plaît à vanter les mérites de Selwyn Birchwood ou de… Christone "Kingfish" Ingram ! Ce gamin de 22 ans est la nouvelle coqueluche des amateurs de blues en 2021. Son chaperon entend bien lui donner des ailes et le hisser au rang des plus grands. "Il est déjà en train de devenir une star ! Son premier album a été enregistré alors qu’il n’avait que 18 ans et vous pouvez déjà ressentir toute la maturité de cet artiste. J’ai découvert Kingfish lors d’un festival en Arkansas. Il n’avait que 14 ans et jouait de la guitare comme personne. Kingfish vient de Clarksdale dans le Mississippi, le cœur battant du blues. Il a grandi dans une famille pauvre. Ses parents se sont séparés alors qu’il n’était qu’un enfant. Il a vécu avec sa mère, parfois dans la rue. Il dormait tous les deux dans une voiture en pleine campagne. Il a donc en lui des images et des souvenirs qui ont accéléré sa maturité. Son nouvel album est intitulé "662". Il s’agit de l’indicatif téléphonique de la ville de Clarksdale où il est né. Kingfish avance à grands pas. Il est déjà l’un des jeunes artistes de blues les plus réputés aux États-Unis. Il remplit des salles de spectacles plus importantes que certains de ses homologues. On lui porte beaucoup d’attention ces derniers temps car il parvient à capter l’attention de la jeune génération. Les  jeunes d’aujourd’hui le suivent avec ferveur. Il est l’un des leurs". (Bruce Iglauer sur RFI depuis Chicago).

La ferveur avec laquelle Bruce Iglauer raconte son cheminement est un gage de pérennité pour ce label rare et authentique qui n’a jamais flanché. Nul doute que les nombreux artistes, ayant écrit l’histoire d’Alligator Records, sauront honorer leur plus fidèle avocat lorsqu’il abordera, en 2022, un nouveau chapitre de son existence. Bruce Iglauer aura alors 75 ans !

→ Le site Alligator Records

 

© Alligator Records
Le coffret anniversaire d’Alligator Records.