Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Kingfish, le futur du blues ?

Christone "Kingfish" Ingram. © Laura Carbone/Alligator Records

Bruce Iglauer, le président du label Alligator Records à Chicago, est son premier fan et meilleur avocat. Il encense sur toutes les antennes de radio et de télévision un jeune chanteur et guitariste de 22 ans, dont les qualités indéniables lui promettent un avenir radieux. "Kingfish", de son vrai nom Christone Ingram, est en effet un jeune homme surdoué dont on ne se lasse pas d’écouter les premières œuvres. Révélé au grand public en 2019, adoubé par le vétéran Buddy Guy, il confirme son talent sur l’album 662, l’indicatif téléphonique du Mississippi dont il est originaire. 

Depuis 50 ans, le label Alligator Records veille au développement du blues en éditant les albums d’artistes répondant aux attentes d’un public en constante évolution. De Hound Dog Taylor à Kingfish, un demi-siècle a passé et les couleurs du blues se sont nourries de sources sonores très diverses. Le jeune Christone Ingram peut aujourd’hui se reposer sur ce patrimoine imposant pour faire jaillir son expressivité et sa créativité. Outre son immense talent, il doit son originalité à cet héritage massif que ses aînés lui ont indirectement transmis au fil des décennies. Il est d’ailleurs plaisant de constater que ses connaissances sur l’histoire des musiques populaires afro-américaines sont solides et parfaitement maîtrisées.

"Là où j’ai grandi, c’est la région du delta blues. Non loin, vous avez le Country Blues. Cette musique prend différentes formes en fonction de l’endroit où vous êtes né. Les natifs de Chicago ou de Détroit ne joueront pas le même blues que ceux nés sur la côte ouest des États-Unis ou dans les États du Sud. Je veux exprimer ma manière de jouer le blues, c’est mon style propre, c’est le blues du delta du Mississippi. Je dirais que le delta blues représente les fondations du blues rural américain incarné par des gens comme Robert Johnson, Son House, Honeyboy Edwards, Johnny Shines, et beaucoup d’autres… Progressivement, le blues s’est électrifié grâce à des artistes comme Muddy Waters qui ont choisi d’aller vers le Nord, vers Chicago, et de se produire avec… un orchestre, ce qui était très nouveau dans l’histoire du blues à l’époque. Voilà, par exemple, l’une des différences majeures entre le blues du Nord et celui du Sud. Personnellement, j’aime beaucoup le rythme soutenu du Chicago blues". (Christone "Kingfish" Ingram au micro de Joe Farmer)

© Laura Carbone/Alligator Records
Christone "Kingfish" Ingram en plein solo.

 

Il est vrai que la tonalité vigoureuse de Kingfish emprunte sérieusement aux grandes figures du blues électrique des années 50. Il reconnaît d’ailleurs s’inspirer de personnalités comme Willie Dixon dont l’aura au XXe siècle fut indéniable. Cette propension à regarder vers le passé lui a valu autrefois les moqueries de ses camarades de classe happés par le rythme cadencé des rappeurs américains. Kingfish s’en fichait, il assumait ses goûts, ses choix artistiques et savait répondre à ses détracteurs. "Mes potes me répétaient souvent : "Pourquoi écoutes-tu ces vieux enregistrements poussiéreux ?". Et j’essayais de leur faire comprendre que cela faisait aussi partie de notre histoire. Le blues est la matrice de toutes les musiques populaires africaines-américaines. Honnêtement, ils n’avaient pas l’air d’être convaincus par mes dires mais j’ai peut-être planté une graine dans leurs esprits. Le hip-hop est le petit-fils ou même l’arrière-petit-fils du blues. Il suffit d’écouter Muddy Waters, Howlin’ Wolf ou Johnny Shines pour comprendre qu’ils racontaient leurs histoires comme le font aujourd’hui des rappeurs comme J. Coles ou Kendrick Lamar". (Kingfish sur RFI)

© Laura Carbone/Alligator Records
Christone "Kingfish" Ingram s’inspire de Jimi Hendrix.

 

Kingfish est un artiste des années 2020, il vibre sur les musiques qui ont accompagné son cheminement et ne manque pas de le clamer. Il a très vite compris que la bande son de sa génération est un message d’alerte que la société américaine devra entendre pour parvenir à la concorde nationale. C’est après un voyage scolaire à la Maison Blanche que Christone Ingram prit conscience du rôle que chaque citoyen peut jouer pour modifier le cours de sa vie. "Cela se passait en 2014. J’étais encore au collège. En fait, c’est grâce au musée du delta blues à Clarksdale que j’ai pu me rendre à la Maison Blanche. Ce fut une expérience incroyable. J’ai pu rencontrer Michelle Obama et cela restera gravé dans ma mémoire. Disons que cela m’a ouvert l’esprit et m’a appris l’humilité. Être un jeune Noir originaire du Mississippi et se retrouver à Washington, c’est exceptionnel, d’autant qu’à l’époque, Michael Brown et Trayvon Martin venaient d’être assassinés. Cette conjonction d’événements m’a subitement donné envie d’écrire des paroles à ce sujet. Ce que nous vivons aujourd’hui est le blues du XXIe siècle. Il faut absolument que nous composions des chansons en phase avec notre réalité. Évidemment, je préférerais imaginer des œuvres positives et heureuses mais la situation n’évoluera pas si nous ne commentons pas dans nos chansons les exactions d’aujourd’hui. Le monde de l’art doit se mobiliser pour éclairer les consciences. Par conséquent, j’écris davantage aujourd’hui. Depuis les heures sombres de la ségrégation raciale, la situation a tout de même progressé. Je ne dis pas que les brutalités policières n’existent plus, je dis juste qu’elles font partie de notre blues actuel. Pour autant, il ne faut pas réduire cette forme d’expression à une tonalité totalement négative. Le blues peut être heureux, il peut être contestataire, il peut être un contre-pouvoir positif. Il est de notre devoir de le rappeler sans cesse. Tous les jeunes Américains noirs, qu’ils soient bluesmen ou non, doivent protester !". (Kingfish – Octobre 2021)

© Laura Carbone/Alligator Records
Christone "Kingfish" Ingram porté par le blues.

 

Le "futur du blues" a-t-il trouvé son porte-parole ? La maturité de son discours le laisse présager. Attendons de le voir progresser avant de nous extasier mais reconnaissons humblement être interpellés par les mots et les notes de ce jeune homme animé par une flamme vitale fort lumineuse. 

⇒ Le site de Christone Kingfish Ingram.