Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Eric Bibb a le blues du pays…

Le bluesman Eric Bibb. © Michael Wall

Comme son titre l’indique, le nouvel album du bluesman Eric Bibb est une ode à un pays malmené par des vents contraires. Dear America est bien plus qu’un état des lieux, c’est d’abord l’expression d’un état d’âme, celui d’un citoyen africain-américain de 70 ans qui a vu son pays espérer, se fracasser, se diviser, s’interroger. Chacune des chansons de ce disque sensible tente la réconciliation entre les communautés malgré les blessures de l’histoire, l’esclavage, la ségrégation, les exactions policières, les dérives politiques. Eric Bibb aime toujours sa terre natale et veut, plus que jamais, le clamer haut et fort. 

Difficile de rester positif quand tant de soubresauts ont bousculé l’évolution tortueuse de la société américaine. Pourtant, Eric Bibb croit toujours en la bonté et la bienveillance. Certes, les forces du mal, la haine, le racisme, les discriminations, les luttes de pouvoir ont souvent plus d’écho que l’altruisme, la générosité, l’écoute et le partage. Il faut donc œuvrer pour que l’on entende davantage les voix apaisantes et les mots rassurants et réconfortants. C’est ce à quoi s’attelle Eric Bibb depuis qu’il s’exprime en musique. Son but n’est pas de raviver les rancœurs mais de guérir les blessures. À ce titre, il fut à bonne école puisque son père, Leon Bibb, était un proche de Martin Luther King, l’avocat ultime de la non violence et de la concorde.

"Vous savez, dans l’introduction de mon disque, je cite Martin Luther King. Il dit : "C’est le silence des hommes de bonne volonté qui nous mènera aux abîmes, plus que la cacophonie de ceux qui nous combattent". Malheureusement, c’est une vérité absolue. Martin Luther King avait parfaitement compris la nature humaine et ses enseignements continuent de faire écho dans notre quotidien. Mon père était, comme bon nombre d’entre nous, bouleversé par l’ascension irrésistible de certains hommes politiques et de certaines idées néfastes à notre pays. Il a passé toute sa vie à militer pour les droits civiques, à enseigner dans les écoles, à parcourir le monde. Il était particulièrement triste de constater que ses efforts ne parvenaient pas toujours à porter leurs fruits. Cependant, il a persévéré et la flamme de son engagement n’a jamais vacillé. Il m’a d’ailleurs transmis le flambeau. Il ne m’a jamais dit : "C’est sans espoir ! Tout cela est inutile !". Non, il n’a jamais baissé les bras alors que sa frustration était grande". (Eric Bibb au micro de Joe Farmer)

 Dans Dear America, Eric Bibb laisse parler ses sentiments, se raconte et se souvient. Il sait que son expérience personnelle nourrira l’examen de conscience de ses contemporains et, peut-être, de ses héritiers. Dans la chanson Emmett’s Ghost, il n’hésite pas à narrer la terrible destinée du jeune Emmett Till, 14 ans, battu à mort en août 1955 pour avoir, dit-on, osé siffler une femme blanche à la sortie d’une épicerie dans la petite ville de Money (Mississippi). Ce moment terrifiant, devenu l’un des tristes épisodes de la ségrégation raciale aux États-Unis, n’a jamais quitté l’esprit d’Eric Bibb et continue de le hanter aujourd’hui. 

© Michael Wall
Eric Bibb cherche l’inspiration au grand air.

 

"J’essaye, à travers cette chanson, de raconter le drame effroyable de ce gamin que beaucoup d’Américains ignorent toujours aujourd’hui. On a si longtemps cherché à effacer de la mémoire collective certains événements liés au racisme institutionnalisé que je me devais d’écrire cette chanson. De plus, je voulais insister sur le fait que cet assassinat a eu des multiples conséquences. Prenons, comme exemple, ma petite personne. Le meurtre d’Emmett Till a profondément affecté le gamin de 10 ans que j’étais à l’époque. C’est approximativement à cet âge-là que j’ai entendu parler de sa mort tragique. Par ailleurs, cela a provoqué des dommages collatéraux. Certains parents hésitaient à envoyer leurs enfants dans le sud des États-Unis pour aller voir leurs oncles, leurs tantes ou leurs grands-parents. Beaucoup d’entre eux interdisaient à leurs enfants de voyager car cela devenait trop dangereux. L’histoire d’Emmett Till a brisé des familles. Il devenait très difficile de rester en liaison avec des proches trop éloignés dans le pays. La mort d’Emmett Till n’est pas un événement isolé, elle a eu des répercussions au sein de la communauté noire américaine. Je pense qu’il est vital d’évoquer ces sujets. Il est essentiel, pour moi, de réfléchir aux raisons pour lesquelles nous sommes toujours confrontés à des relations conflictuelles entre citoyens américains. Le seul moyen d’avancer, c’est de connaître toute l’histoire de notre peuple dont on a supprimé, par convenance, tant de chapitres. Voilà pourquoi j’écris des chansons. J’essaye de dire à tous ceux qui m’écoutent d’où je viens et d’où nous venons en tant que nation. Il est clair qu’il y a une dimension thérapeutique dans mon désir d’exprimer mes angoisses à travers mes chansons. Le plus important est de pouvoir partager mes sentiments car cela crée instantanément la discussion et nous avons un besoin viscéral de converser, d’échanger, de nous connaître, en tant qu’êtres humains. Le véritable problème des États-Unis, c’est l’incommunicabilité entre différentes communautés. On ne cherche jamais à devenir ami avec quelqu’un qui ne vous ressemble pas. Voilà comment on crée une image déformée de la réalité. On s’invente une image totalement fantasmée du musulman, du Noir américain, de l’homosexuel. Évidemment, cela ne peut qu’engendrer des situations dangereuses et violentes. Nous devons absolument apprendre à accepter nos différences et, pour cela, il faut rencontrer son voisin, converser avec lui, encourager la mixité". (Eric Bibb sur RFI)

© Michael Wall
Eric Bibb répète, chez lui, ses nouvelles compositions.

 

Derrière ces vœux de paix sociale et de compréhension de l’histoire, il y a les tourments de l’homme, de l’artiste et du citoyen. Eric Bibb ne cherche pas à dissimuler sa peine, il bataille pour que ses mots et ses notes atteignent le cœur et l’âme des ignorants. Il parie d’ailleurs sur le dynamisme des plus jeunes dont la fougue militante provoquera, peut-être, un nouveau débat, une remise en question, une transformation progressive du mode de pensée des Américains. 

"Je pense que la musique et les idées créatives, animées par un sentiment d’amour, peuvent changer l’attitude de chaque être humain sur cette planète. Il faut y croire. Il est évident que certains auditeurs seront agacés par les paroles de mes chansons car elles évoquent des sujets qui les indisposent. Il est souvent très difficile de faire face à ses propres travers. Cependant, je suis convaincu que la jeune génération est aujourd’hui prête à monter au front. Les jeunes n’hésitent plus à aborder dans leur conversation des sujets épineux et feront en sorte que l’on ne répète pas les erreurs du passé. Le fait que des jeunes Blancs américains participent au mouvement "Black Lives Matter" m’a redonné espoir". (Eric Bibb – Octobre 2021)

⇒ Le site d'Eric Bibb