Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Ray Charles, "True Genius" !

Ray Charles en concert à Chicago, Illinois, 1998. © Paul Natkin/Getty images

Né le 23 septembre 1930 à Albany aux États-Unis, le pianiste et chanteur Ray Charles aurait donc fêté son 90e anniversaire en 2020. L’industrie du disque ne s’étant pas suffisamment mobilisée pour cet hommage incontournable, le label Tangerine Records a décidé d’éditer, cet automne, un imposant coffret rétrospectif de 6 CDs couvrant 4 décennies de soul-music trépidante. Valérie Ervin, présidente de la Fondation Ray Charles et collaboratrice du "Genius", évoque l’histoire de son ancien employeur et les enjeux patrimoniaux d’une telle anthologie.

Ray Charles fut un musicien et interprète unique de "L’épopée des Musiques Noires". Il ne voulait cependant pas apparaître comme un simple artiste africain-américain. Il tenait d’abord à affirmer sa place dans la société. La couleur de sa peau ne devait pas être une entrave à ses aspirations et à ses projets. Il batailla donc toute sa vie pour imposer l’image d’un redoutable entrepreneur dont la culture dépassait largement les contours de la seule communauté noire. Son goût pour le jazz comme pour la country-music était sincère et réunissait des publics divers qui, à l’unisson, acclamaient ses prouesses vocales, instrumentales et orchestrales. "Nous avons eu quelques conversations ensemble à ce sujet. Je pense tout simplement qu’il aimait chanter. La musique, pour lui, n’avait pas de catégories. Selon lui, tant que vous aviez le goût pour le chant, vous pouviez tout interpréter. Il ne voulait pas être enfermé dans un genre musical. Il m’a avoué à la fin de sa carrière qu’il avait créé sa propre maison de disques pour pouvoir interpréter tout type de répertoire sans être contraint de respecter les demandes d’un label ou les classifications du marché discographique". (Valerie Ervin au micro de Joe Farmer).

 

© Tangerine Records
Le coffret "True Genius".

 

Ray Charles était un esprit vif, un homme d’affaires futé, il savait s’entourer de collaborateurs dignes de confiance pour donner du crédit à son statut de citoyen américain et gagner le respect de ses contemporains. Joe Adams fut son plus fidèle partenaire, son double, son éminence grise. Il accompagna la destinée artistique du "Genius" pendant près de 50 ans. Valerie Ervin hérita d’ailleurs de la présidence de la "Ray Charles Foundation" sous les bons auspices de cet influent interlocuteur. "Ce fut un sacré moment pour moi ! Je ne m’attendais pas à ça… Monsieur Adams m’avait confié la chose suivante : Ray Charles avait senti que j’étais la personne idéale pour prendre soin de cette fondation et croyait en moi. En d’autres mots, je ne serais pas restée auprès de lui si longtemps s’il n’avait pas eu foi en moi. Ce fut pourtant une vraie surprise pour moi de devenir la présidente de la fondation Ray Charles. Notre mission est de perpétuer l’héritage patrimonial et culturel de Ray Charles. À l’origine, il s’agissait de la fondation Robinson dédiée aux enfants sourds et malentendants. Pour lui, l’impossibilité d’entendre était un handicap bien plus important que l’impossibilité de voir. Il avait donc créé cette structure pour que des enfants puissent obtenir des appareils auditifs. Le voir se réjouir des premiers résultats était une véritable satisfaction pour nous tous. À partir de 1988, il s’est lancé dans l’éducation des plus jeunes pour qu’ils puissent suivre une scolarité normale et obtenir des diplômes. Il considérait que le fait d’être instruit, notamment lorsque l’on est issu de milieux défavorisés, était une priorité. Notre mission est donc de perpétuer son engagement social en utilisant les bénéfices de ses chansons pour entreprendre de nouvelles opérations à travers la fondation. Évidemment, notre rôle est aussi de faire en sorte que son nom résiste à l’érosion du temps. Il me le répétait sans cesse : "Préserves mon nom et ma musique !". Je lui en ai fait la promesse. Mon rôle est donc de choyer cet héritage et de multiplier les opérations caritatives". (Valerie Ervin – Novembre 2021)

 

© Walter Iooss Jr/Getty images
Ray Charles sur scène, le 8 septembre 1996, à Montauk, New York.

 

Le coffret "True Genius" n’est pas qu’une simple anthologie. Il nous plonge dans une histoire américaine du XXe siècle, celle d’un homme combatif qui a su vaincre les obstacles dressés sur sa route. La pauvreté, la ségrégation, la cécité, les tourments, les excès n’ont finalement jamais entamé son désir de vivre. Seule la maladie eut raison de son indéfectible dynamisme. Son ultime album, Genius loves company, paru en 2004, reste un moment merveilleusement touchant pour la jeune collaboratrice qu’était alors Valerie Ervin : "Je vais être franche avec vous, Ray Charles savait que le temps était compté au moment où il a enregistré cet album. Par conséquent, quand il a commencé à travailler sur ce disque un an avant sa disparition, nous ressentions que cela lui tenait vraiment à cœur. Il n’a jamais évoqué ouvertement sa maladie lors du processus d’enregistrement mais nous voyions sa santé décliner. Dans les derniers moments, sa vie se partageait entre les séances de chimiothérapie et les séances de studio. Il a fait preuve d’une résilience admirable. Après l’enregistrement, il m’a donné une mission. Il m’a dit : "Je compte sur toi pour que cet album sorte à la date prévue. J’ai fait tout ce que j’ai pu. À toi de jouer maintenant !". Il était très heureux de ce qu’il avait produit et il avait conscience que son voyage s’achevait. Pour moi, le voir en studio, entouré de tous ses amis musiciens, donner le meilleur de lui-même, était à la fois un privilège et un moment très émouvant. Je n’oublierai jamais ces instants-là".

Le site de Ray Charles

⇒ Le site de Ray Charles Foundation