Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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La solitude sereine d’Abdullah Ibrahim

Le pianiste de jazz Abdullah Ibrahim, le 6 février 2012, à Johannesburg, Afrique du Sud. © Lauren Mulligan/The Times/Gallo Images/Getty Images

Le pianiste sud-africain Abdullah Ibrahim est une personnalité majeure de notre temps. À 87 ans, il continue de se laisser porter par le rythme de la vie. D’une rare humilité, il ne prétend pas avoir inventé un genre musical ou révolutionné l’art de l’improvisation instantanée. Pourtant, après six décennies d’une épopée prestigieuse, il est révéré et inscrit sa destinée dans le grand livre des musiques afro-planétaires. Son dernier album Solotude est une nouvelle démonstration de virtuosité gracieuse dont ses nombreux admirateurs sont si friands. Entretien exclusif !

Bien qu’il ait croisé la route des plus grands instrumentistes de notre temps, Abdullah Ibrahim chérit ce statut d’éternel étudiant qui lui interdit la prétention ou l’auto-célébration. Du haut de ses 60 ans de cheminement artistique, bousculés par les affres de la ségrégation raciale en Afrique du Sud, il a su conserver cette candeur qui identifie les âmes sensibles. Son regard modeste sur ses rencontres et ses collaborations diverses inscrit sa spiritualité dans les traditions africaines. Pour lui, Duke Ellington, Billy Strayhorn, Thelonious Monk sont les chefs du village que l’on consulte pour trouver sa voie. Au-delà du respect que ces légendes d’antan imposent, il faut savoir faire fi de leur notoriété pour tirer profit de leurs enseignements. C’est l’une des leçons que le jeune Abdullah Ibrahim apprit très tôt au contact de ses héros. 

© Marina Umari
Abdullah Ibrahim en 2022.

"Quand j’ai rencontré Thelonious Monk pour la première fois, je lui ai dit : "Merci de nous avoir inspirés !". Il m’a observé quelques instants et m’a répondu : "Vous êtes le premier à me tenir de tels propos". J’ai alors réalisé que tout ce que l’on disait de Monk, toutes les critiques concernant son jeu si particulier, sa personnalité iconoclaste, n’étaient pas fondées. La musique ne doit pas être un art compliqué. Ce doit être une forme d’expression accessible même pour un enfant. Ce sont nous, les adultes, qui compliquons les choses. Contentons-nous de faire ce que nous avons à faire sur cette terre. Soyons honnêtes avec nous-mêmes. C’est un processus long et difficile car notre ego cherche perpétuellement à nous convaincre que nous sommes des hommes intelligents. Il faut s’abandonner aux émotions primaires, accepter les erreurs et les échecs. Ainsi, votre ego n’espérera rien en retour." (Abdullah Ibrahim – Janvier 2022)

La spiritualité musicale d’Abdullah Ibrahim s’exprime avec force dans chacune de ses prestations. L’album Solotude n’échappe pas à la règle. Ce disque est d’autant plus serein qu’il a été enregistré durant la période de confinement généralisé que l’Europe dut subir en 2020. Alors qu’il s’apprêtait à donner, comme chaque année, son concert-anniversaire dans l’enceinte du Hirzinger Hall à Riedering en Allemagne, les restrictions sanitaires transformèrent cette célébration en une intime improvisation pianistique. Seul, sans les acclamations du public, Abdullah Ibrahim laissa son inspiration le guider, jouant avec les mélodies de son répertoire d’hier et d’aujourd’hui. Cette offrande musicale fut filmée et devint l’une des plus émouvantes performances du maestro. 

© Tobias Corts
Abdullah Ibrahim, en 2020, lors de l’enregistrement de "Solotude" au Hirzinger Hall de Riedering, en Allemagne.

"Il n’y a aucune nostalgie dans ce disque. Je vis ici et maintenant. Définir le temps qui passe crée la confusion. Nous devons penser au moment présent. Mon album Solotude n’est que l’expression d’un moment que j’ai vécu sur l’instant. Ce n’est donc pas de la nostalgie. Et je ne peux pas non plus me projeter dans l’avenir. Tout se vit dans le présent. Même si ce disque a été enregistré il y a déjà plusieurs mois, il est l’expression de ce que je ressentais sur le moment. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai décidé, très tôt dans ma carrière, d’enregistrer ma propre musique. Oui, j’ai étudié Bach, Beethoven ou Prokofiev, mais je considérais qu’il était inutile de jouer leur musique car elle était l’émanation de leur présent. Au moment où je respirais, elle n’était plus d’actualité. Elle ne représentait plus mon souffle de vie. Je devais donc suivre mon propre rythme, le battement de mon cœur. La respiration est un rythme qui vous identifie dans le temps. C’est une part de votre mémoire. Toutes les œuvres que j’ai composées appartiennent à un instant que je vivais sur le moment. Par conséquent, la musique que j’interprète n’est jamais la même. Chaque respiration n’est jamais la même. Lors de mes premières apparitions en Europe, certains journalistes pensaient que ma musique était primitive. Je ne faisais que suivre les battements de mon cœur. Chaque jour est différent, mais le rythme de votre cœur est le même." (Abdullah Ibrahim au micro de Joe Farmer)

Site internet d'Abdullah Ibrahim

Blue Bolero (Solotude), Abdullah Ibrahim