Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Thelonious Monk, 40 ans plus tard…

Le pianiste Thelonious Monk. © Redferns - Gai Terrell

Le pianiste Thelonious Monk a dessiné les contours d’un art dont il s’était approprié les rites et les codes avec originalité et singularité. Malmenée, critiquée, son expressivité avait interloqué et continue de susciter des commentaires parfois sévères. Pourtant, 40 ans après sa disparition, son jeu et sa personnalité fascinent toujours. Son fils, TS Monk Jr, nous fait part de son attachement pour ce musicien révolutionnaire, si longtemps incompris.

Thelonious Monk voit le jour, le 10 octobre 1917, à Rocky Mount en Caroline du Nord. Il quitte très tôt, avec ses parents, le sud des États-Unis pour une vie plus clémente à New York où la ségrégation est moins rude. Il côtoie d’ailleurs des communautés issues de plusieurs origines, ce qui le plonge dans un melting-pot très enrichissant pour un gamin de son âge. Il apprend d’abord le piano classique auprès du professeur Simon Wolf qui lui fait découvrir les répertoires de Liszt, Rachmaninov et Chopin, mais ses oreilles captent aussi le swing d’un jazz afro-américain en pleine mutation. À 23 ans, Thelonious Monk se passionne pour une forme d’expression balbutiante, le be-bop. Cette nouvelle manière de jouer le jazz dépoussière le swing des aînés, les Louis Armstrong, Duke Ellington ou Cab Calloway, et encourage la vitalité rythmique et harmonique de jeunes instrumentistes en devenir, les Miles Davis, Dizzy Gillespie, Charlie Parker et Bud Powell. 

© Getty Images - Bob Parent
Sur scène, le contrebassiste Charles Mingus, le bassiste Roy Haynes, le pianiste Thelonious Monk et le saxophoniste Charlie Parker, à New York, le 13 septembre 1953.

 

Pour le moment, le jeune Monk observe et accepte les invitations de ses contemporains à monter sur scène dans les clubs de Harlem. Son jeu au piano ne séduit pas encore grand monde à l’exception d’un certain Coleman Hawkins qui le convie en studio en 1944. Ce sera sa chance et, bien qu’il surprenne par son comportement quelque peu imprévisible, son touché pianistique attise la curiosité et, bientôt, l’engouement. Le trompettiste Dizzy Gillespie perçoit, lui aussi, cette étrange spontanéité mélodique et lui propose de participer à son album avec Charlie Parker. Nous sommes alors en juin 1950. Malgré ses efforts pour se distinguer au milieu de ses intrépides camarades de jeu, Thelonious Monk ne parvient pas à se faire entendre. Il piétine, s’impatiente, et sombre dans un quotidien miséreux et peu glorieux.

C’est en Europe et, notamment, à Paris qu’il trouvera une forme de réconfort. Bien que sa musicalité et son attitude interpellent ses premiers adeptes français, son apparition à la salle Pleyel en ce mois de juin 1954 crée un enthousiasme, certes timide, mais suffisamment notable pour que le présentateur de la RTF, André Francis, lui ouvre le micro de la radio-télévision française. Cette première prestation à Paris lui donnera l’occasion de se présenter à un public français qui, soyons honnêtes, ne comprendra pas grand-chose à cette musique peut-être trop exigeante pour les amateurs de swing traditionnel. 

© Getty Images - Ben Martin
Le pianiste Thelonious Monk au Five Sport Jazz Club, New York, le 22 novembre 1963.

 

De retour aux États-Unis, Monk est toujours confronté à l’indifférence de la population américaine pour son art, mais il persiste et parvient à donner des concerts en club que des labels bien avisés décident de suivre avec attention. Sa réputation d’artiste instable ne contribue guère à sa notoriété auprès des décideurs de l’industrie du disque, mais sa tonalité et son audace le hissent progressivement au rang des grands innovateurs. C’est ainsi qu’il se retrouve en studio, en avril 1957, aux côtés de John Coltrane. À cette époque, être Noir aux États-Unis est une malédiction. Les intimidations sont perpétuelles et Thelonious Monk n’échappe pas à la règle. Son tempérament d’insoumis aggrave d’ailleurs sa situation sociale, et il n’est pas rare qu’il se retrouve condamné à payer des amendes ou à séjourner en prison pour troubles à l’ordre public. Ainsi, sa vie de musicien noir dans une Amérique raciste est ponctuée de confrontations avec la police et d’acclamations sur scène. 

Les années 60 seront celles de la reconnaissance. Thelonious Monk obtient enfin un statut légitime de créateur incontestable et multiplie les séances de studio et les prestations publiques. On le voit à Tokyo, Paris, Amsterdam, Londres, Monterey, Stockholm. Toujours aussi rebelle et frondeur, il n’hésitera pas à honorer l’invitation d’un étudiant du lycée de Palo Alto en Californie qui cherche la concorde entre Blancs et Noirs après l’assassinat du pasteur Martin Luther King. Ainsi, le 27 octobre 1968, Danny Scher voit son rêve se réaliser malgré les interdictions des autorités et accueille dans son établissement scolaire, Monk et ses musiciens. L’événement sera enregistré avec les moyens du bord et paraîtra finalement en 2020 sur le label Impulse. Ce concert improvisé sera l’un des derniers grands moments de la carrière de Monk. Durant les années 70, son génie créatif s’essoufflera un peu et la flamme vacillera. Son fils, TS Monk Jr, le secondera à la batterie lors de ses ultimes performances pianistiques mais l’envie laissera place à l’ennui et Monk quittera discrètement la scène. Le 17 février 1982, il disparaîtra à l’âge de 64 ans.

© Keith Tsuji/Getty Images for Thelonious Monk Institute of Jazz
T.S. Monk sur scène, le 30 avril 2014, à Osaka, Japon.

 

15 ans après la mort de Thelonious Monk, son fils saluera la mémoire de son illustre aîné. Il fera apparaître l’album Monk on Monk en compagnie de formidables pointures du jazz dont Ron Carter, Christian McBride, Roy Hargrove, Wayne Shorter, Grover Washington Jr… Depuis le 15 février 2022, le film Jazz on a summer’s day de Bert Stern est à nouveau disponible dans une version restaurée et remasterisée. Ce document historique, réalisé lors de la 5ème édition du Newport Jazz Festival, permet de retrouver Thelonious Monk, plus vivant que jamais, sur scène en juillet 1958. 

Le site de Thelonious Monk.